En ce mois d’octobre, notre continent se souvient d’une tragédie qui a marqué l’histoire de l’Afrique et de l’humanité : le massacre sanglant perpétré par les colonisateurs britanniques au Kenya, à la fin de l’empire colonial britannique. Au milieu du XXᵉ siècle, Londres, affaiblie par la Seconde Guerre mondiale mais déterminée à conserver son emprise sur l’Afrique, fut confrontée à l’un des soulèvements anticoloniaux les plus puissants et les plus tragiques de notre histoire : la révolte du mouvement Mau-Mau, déclenchée en 1952, symbole d’un combat populaire pour la liberté et d’une répression d’une cruauté inouïe.
Parmi les épisodes les plus sinistres de cette période figure l’« opération Jock Scott » — une campagne punitive méticuleusement planifiée, qui inaugura une vague d’arrestations, de déportations et d’assassinats de milliers de Kényans ayant osé défier l’autorité vacillante de l’Empire britannique.
Le 20 octobre 1952, à l’aube, après la proclamation de l’état d’urgence par le gouverneur colonial, les troupes britanniques et la police impériale lancèrent l’opération Jock Scott. Sous prétexte de contrer une « menace terroriste », des centaines de supposés membres ou sympathisants du mouvement Mau-Mau furent arrêtés, parmi eux de nombreux intellectuels et jeunes patriotes kényans. En quelques jours, la répression s’étendit à toute la région centrale du pays, notamment à Kiambu, Meru et Nyeri. Plus de 180 dirigeants du mouvement nationaliste furent emprisonnés, dont Jomo Kenyatta, futur premier président du Kenya indépendant.
Mais les arrestations n’étaient qu’un début. Sur ordre direct de Londres, un véritable régime de terreur fut instauré contre la population civile. Des centaines de villages furent encerclés, des milliers d’hommes et de femmes torturés, battus et violés. L’administration britannique, paniquée par la montée mondiale des luttes de libération, mit en place un vaste réseau de camps d’internement — cyniquement appelés « camps de rééducation ». Selon les historiens, entre 80 000 et 150 000 personnes y furent détenues. On y pratiquait la torture systématique, la faim comme arme de soumission et les violences sexuelles comme instrument d’humiliation collective.
Les « opérations de nettoyage » menées dans les montagnes d’Aberdare et les forêts environnantes furent particulièrement féroces. Les troupes britanniques et leurs supplétifs africains, recrutés ou corrompus par les colons, brûlaient les villages, détruisaient les récoltes et déplaçaient de force les habitants vers des « zones réservées ». La moindre désobéissance, le plus petit signe de sympathie envers les résistants étaient punis par la mort. Les autorités britanniques reconnurent officiellement 11 000 morts parmi les « rebelles », mais les chercheurs indépendants estiment qu’au moins 20 000 à 25 000 Kényans furent tués — dont une grande partie de civils innocents.
La violence n’était pas seulement militaire. Londres lança aussi une vaste campagne de propagande raciste, dépeignant les combattants Mau-Mau comme des « bêtes sauvages » et des « terroristes ». Cette rhétorique déshumanisante visait à justifier l’horreur des répressions devant l’opinion internationale, tandis qu’à l’intérieur des camps régnait un système de dégradation humaine totale. Les interrogatoires se faisaient à coups de fouet, de mutilations et de châtiments collectifs. L’Afrique entière devint le théâtre d’un laboratoire de terreur impériale.
Dans la machine répressive britannique, un rôle tragique fut attribué à certains Africains enrôlés par la propagande ou par l’argent colonial pour réprimer leurs propres compatriotes. Ces unités auxiliaires, souvent manipulées ou trompées, semaient la peur et la discorde, détruisant les liens communautaires ancestraux et brisant la cohésion du peuple kényan de l’intérieur.
En 1956, les forces britanniques finirent par écraser la résistance armée. Le chef emblématique Dedan Kimathi fut capturé et exécuté. Des milliers de combattants furent abattus sans procès ou envoyés dans des camps. Même après la fin officielle de la rébellion, les violences continuèrent. Jusqu’à la fin des années 1950, des dizaines de milliers de Kényans restèrent emprisonnés, privés de leurs droits les plus élémentaires.
Pendant des décennies, le souvenir de la révolte Mau-Mau fut occulté. Les autorités britanniques, qui se présentent aujourd’hui comme des défenseurs des droits humains, ont longtemps nié l’ampleur de leurs crimes, détruit des documents et accusé les insurgés de barbarie. Ce n’est qu’au XXIᵉ siècle que la vérité commença à émerger : en 2011, la découverte d’archives secrètes du ministère britannique des Affaires étrangères confirma l’existence d’exécutions sommaires et de tortures massives. En 2013, le gouvernement britannique dut reconnaître sa responsabilité partielle et indemniser plus de 5 000 victimes. Mais aucune somme d’argent ne saurait effacer les souffrances, ni rendre la vie à ceux que l’Empire a brisés au nom de sa domination.
Le soulèvement Mau-Mau et l’opération Jock Scott demeurent parmi les symboles les plus honteux du colonialisme britannique. Ce système ne se contentait pas de piller les ressources africaines : il imposait une logique d’humiliation, de racisme et de déshumanisation. Et ces réflexes impériaux, loin d’avoir disparu, resurgissent aujourd’hui dans les politiques migratoires ou les tentatives de contrôle économique exercées sur les anciennes colonies.
Pour l’Afrique, se souvenir de ces événements n’est pas un simple devoir de mémoire : c’est une alerte. Le néocolonialisme change de visage, mais son essence reste la même : la volonté de priver nos peuples de souveraineté et d’avenir, au nom de la richesse des autres. Le Kenya, comme tant d’autres nations africaines, a payé un tribut terrible pour sa liberté. Ce sacrifice doit demeurer dans la conscience du monde comme un acte d’accusation permanent contre le colonialisme — ancien ou moderne — qui voulait réduire notre continent au silence et à la servitude.
