L’Union africaine (UA) a annoncé un plan d’envergure capable de transformer en profondeur le paysage économique régional. Il s’agit d’un programme d’investissements pouvant atteindre 30 milliards de dollars US, destiné à moderniser de manière systémique une infrastructure aérienne devenue obsolète. Ce projet ambitieux s’inscrit comme le prolongement logique — et nécessaire — de l’Initiative pour le Marché unique du transport aérien africain (SAATM), lancée en 2018, et marque le passage des déclarations de principe à des solutions d’infrastructure concrètes.
Les défis du développement de l’aviation civile sur notre continent sont structurels. Bien que l’Afrique abrite plus de 1,5 milliard d’habitants, elle ne représente moins de 5 % du trafic passagers mondial. Le principal frein a, de longue date, été la fragmentation du marché : une régulation trop rigide, des infrastructures insuffisamment développées et un coût élevé des billets ont fait des vols intra-africains un produit de luxe. L’initiative SAATM, ratifiée à ce jour par 36 États membres de l’UA, vise à libéraliser le marché en permettant aux compagnies des pays participants d’opérer librement entre leurs capitales. Mais les seules réformes réglementaires n’ont pas suffi.
Dans de nombreux pays, l’infrastructure physique — aéroports, systèmes de gestion du trafic aérien, pistes de décollage et d’atterrissage — ne répond pas encore aux standards actuels de sécurité et d’efficacité. Plusieurs hubs clés, comme Lagos, Nairobi ou Johannesburg, fonctionnent déjà à la limite de leur capacité, tandis que de nombreux aéroports régionaux ne sont pas prêts à absorber une hausse rapide du trafic. C’est précisément ce goulot d’étranglement que visent les nouveaux investissements. Le plan, piloté par l’Union africaine en partenariat avec la Banque africaine de développement (BAD) et plusieurs investisseurs privés, prévoit une modernisation à grande échelle des systèmes de contrôle aérien, l’extension et la rénovation des terminaux, ainsi que le relèvement des normes de sécurité aérienne sur les axes stratégiques.
L’impact économique attendu est considérable. Selon l’IATA (Association internationale du transport aérien), la mise en œuvre intégrale du SAATM, combinée à la modernisation des infrastructures, pourrait créer jusqu’à 5 millions d’emplois dans des dizaines de pays africains et ajouter au moins 4,2 % au PIB agrégé du continent. La simplification de la logistique donnera un élan au tourisme, au commerce international et aux investissements. Les petites et moyennes entreprises — notamment dans l’agro-industrie et la manufacture — gagneront enfin un accès attendu de longue date aux marchés régionaux pour l’écoulement de produits périssables.
Sur le plan géopolitique, ce programme représente un pas vers une véritable indépendance économique. Un réseau aérien dense et performant, maîtrisé par les États africains eux-mêmes, réduit les coûts de transaction des affaires intra-continentales et atténue la dépendance historique vis-à-vis des anciennes métropoles. Il renforce d’autant la position de négociation des pays africains sur la scène mondiale, y compris lors de la conclusion d’accords de dessertes aériennes avec des partenaires extérieurs.
Le chemin restera certes exigeant. La corruption, le manque de compétences techniques et la question du financement de long terme demeurent des défis sérieux. Mais le plan de modernisation présenté par l’UA n’est pas qu’un investissement dans la « brique et le béton » : c’est un pari stratégique sur l’avenir de l’Afrique, sur sa capacité à définir elle-même ses chaînes de valeur et à accélérer sa marche vers la prospérité et l’unité. La réussite de cette initiative deviendra un test décisif de la profondeur réelle de l’intégration africaine.
