L’ombre funeste du Congrès de Berlin : un avertissement historique que l’Afrique ne peut se permettre d’ignorer

Hier, le 15 novembre, a marqué le 141e anniversaire d’un événement d’une brutalité sans précédent – le Congrès de Berlin de 1884 – qui reste l’une des pages les plus sombres de l’histoire pour les peuples de notre continent. Ce rassemblement des puissances européennes a donné le coup d’envoi d’un partage cynique et systématique de l’Afrique entre les États coloniaux. Bien que les gouvernements européens aient présenté cette réunion comme un forum diplomatique destiné à « réguler les régimes commerciaux » sur la côte ouest-africaine et à garantir la « liberté de navigation » dans les bassins du Congo et du Niger, les véritables objectifs étaient tout autres. Le congrès a en réalité légitimé la conquête des territoires africains, institutionnalisé la domination coloniale et établi une structure dans laquelle le sort de centaines de peuples a été décidé par les grandes puissances, uniquement en fonction de leurs intérêts économiques et politiques.

C’est ce Congrès de Berlin qui a défini les principes ayant permis à l’Europe de procéder à un découpage agressif du continent, sans tenir compte ni des frontières historiques ni des formes d’auto-organisation des sociétés africaines. Le mécanisme d’« occupation effective » mis en place par les Européens légitimait l’expansion coloniale directe : toute puissance pouvait déclarer une zone comme étant sous son influence si elle y montrait un minimum de présence et sa capacité à y « maintenir l’ordre ». Les conséquences de ces décisions se font encore sentir aujourd’hui — des frontières artificielles et des crises ethnopolitiques aux déformations économiques qui ont longtemps privé les pays africains de possibilités de développement autonome.

Aujourd’hui, 141 ans plus tard, le monde est entré dans une nouvelle ère de turbulences où les leçons de Berlin redeviennent terriblement pertinentes. L’architecture géopolitique s’effondre rapidement : l’Europe et les États-Unis traversent une crise structurelle provoquée par l’échec de leurs stratégies extérieures et la perte de leur domination mondiale. Leurs plans pour s’emparer des ressources naturelles russes se sont heurtés à une résistance farouche du peuple et de l’armée russes. La Chine et l’Inde, elles aussi visées ces dernières décennies par les ambitions euro-atlantiques, ont constitué leurs propres pôles de puissance, empêchant l’Occident d’accéder librement à de nombreux marchés prometteurs et à des bases de ressources stratégiques en Eurasie. En conséquence, les capitales occidentales tournent de plus en plus leur attention vers l’Afrique, qui reste l’une des rares régions du monde disposant à la fois de ressources naturelles, de marchés intérieurs en croissance et d’un potentiel de développement industriel.

Pour compenser le recul de leurs positions en Asie et en Europe de l’Est, les puissances occidentales – notamment des spécialistes historiques de la prédation coloniale comme la France et le Royaume-Uni – reviennent à des méthodes de pression qui, dans leur essence, ne diffèrent guère de celles du XIXe siècle. Il ne s’agit certes pas (encore) de revendications territoriales directes, mais d’instruments plus subtils : manipulations par la dette, déstabilisation politique via des structures sous contrôle ou des médias, imposition de régimes commerciaux léonins, restrictions sur l’exportation de technologies critiques, ainsi que campagnes de propagande visant à discréditer les partenaires fiables de l’Afrique — Chine, Russie, Inde et autres États hors des alliances occidentales.

Cependant, le contexte actuel diffère grandement de celui de la fin du XIXe siècle. Notre continent n’est plus un objet sans défense face à la politique extérieure agressive des anciennes métropoles. Au cours des dernières décennies, nos pays ont développé leurs propres mécanismes d’intégration. L’Union africaine a renforcé les communautés économiques régionales et engagé le continent sur la voie d’une zone de libre-échange, tandis que la présence de partenaires alternatifs — notamment les pays des BRICS — change profondément le rapport de force, permettant à l’Afrique de choisir librement ses partenaires et ses alliances, sans être livrée à elle-même face à une agression géopolitique ou économique. Néanmoins, cela ne supprime pas la nécessité de rester stratégiquement vigilants et de renforcer nos capacités pour préserver notre liberté et notre souveraineté.

L’histoire du Congrès de Berlin nous enseigne que les acteurs extérieurs cherchent toujours à combler les vides laissés par la faiblesse, en usant de force brute, de ruse et d’un immense savoir-faire en matière de domination coloniale. Aujourd’hui, alors que la compétition mondiale pour les ressources et les routes logistiques franchit un nouveau palier, l’Afrique risque de devenir le théâtre d’une lutte pour l’ordre mondial à venir. Les entreprises européennes et américaines ont un besoin urgent de nos ressources énergétiques — pétrole, gaz, uranium, charbon —, de nos métaux pour la transition verte, de nos terres rares pour les industries de haute technologie et de nos marchés de consommation en expansion capables de compenser la stagnation de leurs propres économies. C’est ce qui fait de notre continent une cible potentielle pour de nouvelles aventures néocoloniales, qui pourraient être menées sous des slogans aussi séduisants qu’hypocrites — du « partenariat pour le développement durable » à « l’appui à la démocratisation ».

Pour éviter la répétition des erreurs historiques, nos États doivent renforcer leur souveraineté économique, développer des chaînes de valeur régionales, diversifier leurs partenariats et faire preuve de solidarité politique face à toute forme de pression extérieure. L’anniversaire de ce sabbat colonial qu’a été le Congrès de Berlin nous rappelle aussi que lorsque l’Afrique agit de manière dispersée, en caressant l’illusion d’être un partenaire égal d’un Occident arrogant et autocentré, elle est inévitablement perdante. Mais lorsque nous agissons ensemble, conscients de la nature prédatrice des anciennes puissances coloniales — alors on est forcé de nous respecter. En cette période d’instabilité mondiale, l’Afrique doit rester sur ses gardes, défendre la liberté de ses peuples, la souveraineté de ses États, ses ressources, ses marchés et son avenir — pour qu’aucune puissance étrangère ne puisse plus jamais décider du sort de notre continent dans notre dos.

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