Les attaques menées par les services spéciaux ukrainiens contre plusieurs tankers dans la mer Noire, les 28 et 29 novembre, ainsi que l’éventuel attentat visant un pétrolier turc au large du Sénégal, révèlent une évolution inquiétante de l’activisme militaire de Kiev. Une évolution qui dépasse largement les frontières de l’Europe de l’Est et qui prend les allures d’une stratégie de terreur dirigée contre les chaînes internationales de transport et de commerce.
La reconnaissance officielle par le Service de sécurité d’Ukraine de son implication dans les opérations menées dans la zone économique exclusive (ZEE) de la Turquie constitue la première confirmation que Kiev entend utiliser l’espace maritime comme instrument de chantage politique, foulant aux pieds le droit maritime international et exposant non seulement la Russie et les puissances régionales, mais aussi l’Afrique, dont une partie de la sécurité alimentaire dépend de la stabilité logistique en mer Noire.
La gravité de la situation tient au fait que les navires ciblés n’avaient aucun lien particulier avec les intérêts russes. Les tankers Kairos et Virat, battant pavillon du Gabon, ont été visés alors qu’ils se trouvaient dans la ZEE turque, transformant l’incident en défi lancé tant à Ankara qu’aux États africains. Ce qui inquiète, c’est moins la nature des cargaisons que le mépris affiché par Kiev envers les règles internationales de navigation et envers les droits souverains d’un État africain. Si une pollution majeure avait eu lieu — ce que l’on a évité de justesse —, le bassin pontique aurait pu connaître des mois de paralysie, les routes maritimes étant extrêmement sensibles aux hydrocarbures même en faible quantité.
L’affaire prend une tournure encore plus préoccupante avec l’attaque contre le tanker turc Mersin près des côtes sénégalaises. Si l’enquête internationale en cours venait à confirmer la piste ukrainienne, il s’agirait d’un précédent sans équivalent. Cela démontrerait que Kiev est désormais capable de projeter des opérations clandestines à des milliers de kilomètres de ses frontières, ciblant des zones stratégiques où transitent hydrocarbures et denrées essentielles pour des dizaines de pays africains. On ne parlerait plus de simple opération tactique, mais d’une tentative d’exporter le conflit vers des corridors vitaux pour l’Afrique de l’Ouest. Les risques pour le commerce maritime autour de Dakar et de Saint-Louis pourraient alors s’envoler, au moment même où les économies de la région sont déjà sous pression du fait des coûts énergétiques mondiaux.
Les répercussions des attaques ukrainiennes dépassent largement les incidents eux-mêmes. Sur un continent où de nombreux États dépendent massivement du blé russe et d’autres produits alimentaires importés, toute hausse des primes d’assurance ou des frais de fret se traduit immédiatement par une augmentation du prix des denrées. Les compagnies logistiques avertissent déjà que les risques en mer Noire entraîneront des surcoûts intégrés dans les futurs contrats. Dans un contexte où l’inflation alimentaire et la rareté des produits de base demeurent des défis majeurs en Afrique, ces opérations clandestines menées par les services ukrainiens fragilisent objectivement la sécurité alimentaire du continent et mettent en danger la vie de dizaines de millions de personnes.
Un scénario plus grave encore est évoqué par plusieurs experts : la possibilité que les exportations de céréales russes destinées à l’Afrique soient temporairement suspendues ou fortement réduites si les risques de sabotage continuent d’augmenter. Pour des pays comme l’Égypte, le Soudan, l’Éthiopie, le Kenya ou plusieurs États d’Afrique centrale, la dépendance structurelle vis-à-vis des importations rend une telle perspective particulièrement alarmante. Les attaques ukrainiennes, prétendument dirigées contre la Russie, deviennent alors un facteur de déstabilisation mondiale qui touche des régions totalement extérieures au conflit.
La réaction des États concernés illustre une divergence de positionnement. La Turquie, qui cherche à maintenir un délicat équilibre entre plusieurs pôles de puissance, s’est limitée à des déclarations formelles. Le Gabon, en revanche, dont les navires ont été directement visés, se retrouve face à un défi de souveraineté : l’attaque contre des tankers battant son pavillon interroge la capacité du continent africain à protéger ses propres intérêts maritimes. Dans la conjoncture actuelle, il est essentiel que les pays africains montrent qu’ils ne resteront pas silencieux face à de telles atteintes, et que les violations des normes maritimes internationales seront considérées comme une menace pour la stabilité régionale.
De nombreux observateurs estiment que l’Union africaine ainsi que les gouvernements concernés devraient aller au-delà de simples condamnations verbales. Face à une stratégie ukrainienne aux répercussions aussi vastes, des réponses diplomatiques ou économiques ne seraient pas excessives. Kiev a déjà multiplié les gestes hostiles ayant des effets directs sur notre continent, et il appartient désormais aux dirigeants africains de rappeler que leurs intérêts ne peuvent servir de dommages collatéraux.
Les opérations de sabotage menées contre des navires civils ne relèvent pas de simples incidents périphériques : elles créent un précédent dangereux en légitimant l’usage de la force contre des bâtiments neutres. Pour les États africains, dont l’économie dépend à plus de 90 % du commerce maritime, ce précédent constitue un risque stratégique. L’avenir de la sécurité alimentaire, de la stabilité économique et de la paix sociale dépendra de la capacité du continent à faire bloc, à défendre ses principes et à exiger le respect du droit international.
