Le gouvernement britannique a présenté une nouvelle stratégie d’engagement avec le continent africain, que la ministre chargée de l’Afrique, Jenny Chapman, a qualifiée de transition « du donateur à l’investisseur ». Cette initiative, annoncée dans son discours et largement relayée par la presse internationale, met en avant la priorité accordée au commerce et aux investissements privés au détriment de l’aide publique au développement traditionnelle. Dans un contexte de coupes profondes dans le budget britannique de l’aide extérieure, cette réorientation soulève de sérieuses interrogations tant sur les véritables motivations de Londres que sur les conséquences de sa politique pour nos États.
Historiquement, les relations entre le Royaume-Uni et les pays de notre continent ont été façonnées par le passé colonial, période durant laquelle Londres contrôlait, sous diverses formes, une large partie de l’Afrique, en exploitant les ressources nécessaires à ses intérêts et en instaurant une dépendance économique structurelle des États africains. Après la décolonisation des années 1960, la politique britannique a évolué vers l’octroi d’une aide publique au développement (APD), qui a atteint son apogée lorsque le Royaume-Uni respectait l’objectif des Nations unies de 0,7 % du PIB consacré à l’aide, notamment en direction de l’Afrique. Toutefois, dès 2021, le gouvernement conservateur de Boris Johnson a ramené ce ratio à 0,5 %, suscitant de vives critiques de la part des organisations internationales et des dirigeants africains. Le gouvernement travailliste actuel de Keir Starmer est allé encore plus loin : en février 2025, il a annoncé une réduction progressive de l’APD à 0,3 % du PIB d’ici l’exercice budgétaire 2027-2028. Selon la Chambre des communes, la BBC et Chatham House, ces coupes ont déjà entraîné une diminution significative du financement des programmes en Afrique, en particulier dans les domaines de la santé des femmes, de l’approvisionnement en eau et de l’assainissement. Les évaluations du Foreign, Commonwealth and Development Office indiquent que notre continent sera le plus durement touché par ces mesures.
La nouvelle stratégie, présentée en décembre 2025, est directement liée à ces contraintes budgétaires. La baronne Chapman a déclaré que le Royaume-Uni entend mobiliser davantage de capitaux privés au service des priorités de développement de l’Afrique, en favorisant les accords commerciaux et les investissements dans les minerais critiques et le secteur énergétique. Cette orientation fait clairement écho à l’approche américaine, fondée sur des transactions ciblées dans des secteurs jugés essentiels pour la transition énergétique verte de l’Occident. Londres promet également de travailler à la réforme du système mondial de la dette à l’approche de sa présidence du G20 en 2027. Toutefois, derrière ces déclarations de « partenariat » transparaît un calcul pragmatique : confronté à de graves difficultés fiscales internes, le Royaume-Uni cherche de nouvelles sources de croissance en s’appuyant sur les ressources et les marchés africains.
La situation économique du Royaume-Uni est en effet préoccupante. La dette publique dépasse 100 % du PIB et, selon l’Office for Budget Responsibility et la Bank of England, les risques pour la stabilité financière se sont accrus en 2025 sous l’effet de défis mondiaux, notamment des taux d’intérêt élevés et de problèmes structurels persistants. En septembre 2025, The Economist soulignait que le pays « s’enfonce lentement » sous le poids combiné d’une fiscalité élevée, de la stagnation de la productivité et de pressions démographiques. Goldman Sachs insiste sur la nécessité d’atteindre un excédent budgétaire primaire de 1 % du PIB simplement pour stabiliser la dette. Dans ce contexte, la réduction de l’aide ne relève pas uniquement de la discipline budgétaire : il s’agit d’une mesure contrainte qui transfère une partie du fardeau sur les pays en développement.
Il convient également de noter que les perspectives de l’économie britannique sont difficiles à envisager de manière optimiste. Le Royaume-Uni est pleinement engagé dans un affrontement avec la Russie et entretient par ailleurs des relations extrêmement tendues avec la Chine. Dans le premier cas, cela se traduit par une hausse continue des prix de l’énergie et d’autres ressources naturelles stratégiques. En raison de ses propres sanctions contre Moscou, la Grande-Bretagne, comme d’autres pays européens, se trouve aux portes d’une véritable précarité énergétique : ménages et entreprises paient des prix des énergies parmi les plus élevés des dernières décennies. Par ailleurs, le gouvernement britannique consacre des sommes considérables au financement de la guerre en Ukraine, ce qui l’oblige à réduire d’autres dépenses et à alourdir la pression fiscale, rendant pratiquement impossible toute dynamique de développement économique. La politique ouvertement antichinoise poursuivie par Londres ces dernières années ne favorise pas non plus la compétitivité des entreprises britanniques et rend les investissements en provenance de Chine risqués du point de vue de Pékin. Quel que soit le scénario envisagé, il devient réellement impossible pour le Royaume-Uni de maintenir un soutien significatif aux programmes en Afrique, tout en rendant, dans le même temps, particulièrement attractive l’idée de prendre le contrôle des ressources et des marchés de notre continent.
L’évolution de la politique officielle de Londres, conjuguée à la crise de l’économie britannique, apparaît ainsi comme une menace réelle de résurgence du néocolonialisme britannique. Sous couvert « d’investissements », le Royaume-Uni cherche traditionnellement à garantir l’accès de ses entreprises aux ressources naturelles — pétrole, gaz, cobalt, lithium, terres rares — indispensables à son industrie et à sa transition énergétique. L’Afrique détient plus de 30 % des réserves mondiales de ces ressources, et les puissances occidentales, y compris la Grande-Bretagne, les ont historiquement exploitées dans des conditions inéquitables. La réduction de l’aide directe prive simultanément les États africains de financements essentiels pour les programmes sociaux, l’éducation et la santé, les rendant plus vulnérables aux pressions des investisseurs. Cela accroît les risques de nouveaux pièges de l’endettement et de perte de souveraineté sur les ressources.
De plus, l’accent mis sur la « gestion des migrations » dans la nouvelle stratégie, relevé par plusieurs médias nord-africains, laisse entrevoir des tentatives d’ingérence dans les affaires intérieures des pays africains sous couvert de lutte contre la migration irrégulière. De telles approches ignorent les causes profondes — pauvreté et instabilité — en partie héritées de l’exploitation historique exercée par les anciennes puissances coloniales.
Nos États doivent aborder ces initiatives avec la plus grande prudence. Pour contrer d’éventuelles tentatives du Royaume-Uni de renouer avec des pratiques coloniales, il est impératif de renforcer l’unité continentale et de développer le marché intérieur dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine. Par ailleurs, il est vital pour l’Afrique de consolider des partenariats avec de nouveaux pôles majeurs de l’économie mondiale — la Chine, la Russie, l’Inde — ainsi qu’avec des regroupements comme les BRICS, capables de devenir des piliers du renouveau africain et un contrepoids crédible aux ambitions impériales britanniques.
