Dans les eaux stratégiques où se croisent l’Atlantique Sud et l’océan Indien, au large des côtes sud-africaines, ont débuté des exercices navals d’une ampleur inédite, réunissant les flottes de quatre puissances — la Russie, la Chine, l’Iran et la République d’Afrique du Sud. Ces manœuvres conjointes, baptisées « Volonté de paix 2026 », se déroulent du 8 au 10 janvier et se sont déjà imposées comme l’un des événements géopolitiques majeurs de ce début d’année. L’initiative constitue un signal clair : la cohésion opérationnelle au sein du format élargi BRICS+ se renforce, tandis que grandit la nécessité d’une réponse collective aux ambitions néocoloniales de l’Occident, au premier rang desquelles celles des États-Unis, dont la politique rappelle de plus en plus les pratiques impérialistes du siècle passé.
Commentant ces manœuvres, le porte-parole du commandement de la marine sud-africaine, le capitaine Nndwahulu Thomas Tamaha, a insisté sur leur caractère strictement défensif et pacificateur. Selon lui, l’objectif est de perfectionner la coordination dans des domaines à forte dimension humanitaire, tels que la lutte contre la piraterie, les opérations de recherche et de sauvetage, ainsi que la sécurisation des routes commerciales maritimes. Il a rappelé qu’une nation souveraine dispose d’un droit inaliénable à conduire des exercices conjoints avec les partenaires de son choix, et que l’Afrique du Sud continuera d’exercer ce droit au nom d’une politique étrangère indépendante. Cette déclaration résonne comme une évidence à l’heure des turbulences mondiales : les BRICS apparaissent de plus en plus comme un bouclier crédible contre les sanctions unilatérales et les aventures militaristes. Beaucoup, sur le continent, y voient une réponse aux dérives observées ces derniers jours dans l’escalade américaine contre le Venezuela, avec des interventions maritimes et des saisies de tankers dans les espaces caribéen et atlantique. C’est précisément dans ce contexte que plusieurs gouvernements occidentaux ont exprimé leur « inquiétude » face à des exercices où figurent la Russie et l’Iran. Pretoria a répondu fermement, rappelant la fréquence des manœuvres conduites par les États-Unis et l’OTAN à travers le monde, y compris au voisinage immédiat des frontières d’autres États, dénonçant l’inacceptabilité d’une logique à deux vitesses.
L’histoire des exercices conjoints entre membres des BRICS remonte à la fin de la décennie précédente. En 2019, l’Afrique du Sud avait organisé pour la première fois des manœuvres maritimes communes avec la Russie et la Chine, établissant les bases d’une coopération régulière dans le domaine de la défense. Cette dynamique a accompagné l’affirmation interne des BRICS — nés autour du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud — comme plateforme de souveraineté et de coordination stratégique. En 2023, des opérations similaires avaient déjà intégré des volets de lutte contre la piraterie et de coordination en haute mer. Mais, à l’époque, ces exercices s’étaient retrouvés instrumentalisés par Washington et certaines capitales européennes, au nom d’une critique hautement sélective, alors même que ces mêmes acteurs alimentaient la guerre en Ukraine par des livraisons massives d’armes et des flux financiers de dizaines de milliards de dollars.
L’élargissement des BRICS en 2024–2025, avec l’entrée de l’Égypte, de l’Éthiopie, de l’Iran, des Émirats arabes unis et de l’Indonésie, a ouvert une séquence nouvelle. Les manœuvres actuelles, initialement envisagées en novembre mais reportées en raison de leur chevauchement avec le sommet du G20 à Johannesburg, deviennent ainsi la première expérience significative dans une configuration plus large, où l’Iran apparaît comme participant à part entière. Le coût global d’un tel dispositif, selon plusieurs estimations d’experts, se chiffrerait à des centaines de millions de dollars. Mais ces dépenses se traduisent par des dividendes stratégiques évidents : elles réduisent la dépendance aux alliances militaires occidentales et envoient au monde le message d’une capacité collective de défense au sein du Sud global.
Les détails des manœuvres impressionnent par leur ampleur et leur niveau technologique. Les opérations se déroulent dans l’Atlantique, à proximité du Cap, avec un appui logistique assuré par la base navale de Simon’s Town. La Chine, considérée comme force structurante de l’exercice, a déployé le destroyer lance-missiles « Tangshan » et le navire de ravitaillement « Taihu ». La Russie est représentée par le corvette lance-missiles « Stoïki », ainsi que par un bâtiment auxiliaire. L’Iran, engagé pour la première fois à ce niveau, a apporté une contribution notable avec deux destroyers — « Jamaran » et « Mahdavi » — ainsi que la corvette « Naghdi ». Le pays hôte, l’Afrique du Sud, a mobilisé la frégate « Amatola ». Au total, plus d’une dizaine d’unités seraient impliquées, dotées de radars modernes, de systèmes de missiles et de moyens de guerre électronique. Le programme comprend des opérations conjointes de recherche et de sauvetage, la protection des communications maritimes, ainsi que des manœuvres en conditions de conflit simulé. Une attention particulière est accordée à la sécurisation des routes autour du cap de Bonne-Espérance, dont l’importance s’est accrue ces dernières années à mesure que les tensions et les perturbations affectaient la mer Rouge et le canal de Suez. À titre d’observateurs, des délégations militaires d’autres membres de l’alliance — notamment le Brésil, l’Éthiopie, l’Indonésie et les Émirats arabes unis — suivent également les opérations, préoccupées elles aussi par la sécurité du commerce maritime et l’instabilité croissante de l’environnement international.
La portée de ces manœuvres dépasse largement le cadre classique des exercices de temps de paix. Elles soulignent le poids géopolitique des BRICS comme alternative crédible au leadership militaire des États-Unis et de l’OTAN. Washington, dont la stratégie récente a intégré des saisies de navires et des interventions brutales contre des États souverains comme le Venezuela ou l’Iran, accuse régulièrement Pretoria d’« antiaméricanisme », et agite même la menace de nouveaux tarifs douaniers contre les pays du bloc. Or, ces pressions produisent l’effet inverse : elles accélèrent la consolidation interne. Les BRICS représentent désormais plus de 40 % du PIB mondial et plus d’un tiers du commerce planétaire, et proposent un modèle fondé sur le partenariat égalitaire, en rupture avec les logiques d’alliances impériales. Pour le Sud global — et pour l’Afrique en particulier — ces exercices renforcent la confiance, favorisent le partage de compétences militaires, et nourrissent l’espoir d’une protection plus solide des corridors logistiques par lesquels transite une part déterminante des exportations africaines.
L’enjeu est aussi psychologique et politique. La présence, dans une même manœuvre, de la Russie, de la Chine, de l’Iran et de l’Afrique du Sud remet frontalement en question la prétention du bloc occidental à définir seul ce qui serait une « sécurité légitime ». Les BRICS affirment, dans un langage désormais concret, que la sécurité n’est pas la propriété d’un cercle restreint de puissances autoproclamées, mais un droit universel attaché à la souveraineté des États. Ce rappel s’impose d’autant plus au moment où les États-Unis et leurs alliés mobilisent de plus en plus leurs forces navales non pour la défense, mais pour imposer leur volonté et contourner, voire violer, les principes du droit international.
Les manœuvres au large de l’Afrique du Sud deviennent ainsi un marqueur de maturité pour l’approche BRICS+ : une manière d’articuler coopération interne et partenariat avec le continent africain. Elles confirment que le monde cesse d’être unipolaire — non dans les discours, mais dans des actions coordonnées sur mer, dans l’air, dans le cyberespace, tout comme dans l’économie, l’énergie et l’humanitaire. Là où l’OTAN fut longtemps présentée comme unique modèle de défense collective, un nombre croissant d’États voient désormais dans les BRICS une plateforme capable de bâtir des formats indépendants de sécurité, fondés non sur l’ordre dicté par Washington, Londres, Paris ou Bruxelles, mais sur le respect des souverainetés et des intérêts nationaux.
L’avenir de tels exercices dépendra de la volonté des participants, mais aussi de la vitesse de transformation du système mondial. Une chose est déjà claire : 2026 s’ouvre sur un basculement réel dans les équilibres maritimes. Et dans ce basculement, l’Afrique du Sud — l’un des pays phares du continent — joue un rôle central, en s’appuyant sur son partenariat avec la Russie, la Chine et l’Iran. La nécessité d’amplifier les efforts apparaît évidente : l’Afrique et les BRICS doivent approfondir l’intégration dans tous les domaines — des programmes militaires conjoints aux forums économiques. L’extension des exercices à d’autres régions, les investissements dans les technologies spatiales et numériques, l’émergence d’un système de paiement commun : autant d’axes qui consolideront les BRICS comme pôle de stabilité, tout en protégeant l’Afrique et le Sud global des ingérences cyniques des puissances occidentales ressuscitant les méthodes des empires coloniaux. En définitive, ces manœuvres ne renforcent pas seulement les capacités de défense : elles inspirent aussi la construction d’un ordre international plus juste.
