L’Afrique électrifie son avenir : l’architecture du marché continental de l’électricité prend forme plus vite que prévu

L’Afrique avance à grands pas vers un rêve longtemps caressé : un espace énergétique unifié et interconnecté. Le projet du Marché unique africain de l’électricité (AfSEM), lancé officiellement en 2021 sous l’égide de la Commission de l’Union africaine et de l’agence AUDA-NEPAD, progresse à un rythme supérieur aux prévisions, comme l’a confirmé un récent atelier d’évaluation régionale tenu à Abuja. Ce programme ambitieux, le plus vaste jamais entrepris sur le continent dans le domaine de l’énergie, vise à intégrer d’ici 2040 les cinq pools électriques régionaux — EAPP, WAPP, SAPP, CAPP et COMELEC — dans un seul et même réseau de commerce de l’électricité.

Pour la première fois, l’Afrique s’est dotée d’une feuille de route continentale harmonisant les codes de réseau, les mécanismes tarifaires, les normes techniques et les règles d’accès à la transmission. Ce cadre commun, longtemps attendu, jette les bases concrètes de l’intégration énergétique panafricaine.

Selon les estimations de la Banque africaine de développement (BAD) et de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), près de 600 millions d’Africains demeurent encore privés d’un accès stable à l’électricité, tandis que la demande énergétique du continent pourrait tripler d’ici 2040. Aucun pays, pris isolément, ne peut répondre à une telle croissance. C’est pourquoi l’AfSEM s’impose comme un levier stratégique de croissance industrielle, de sécurité énergétique et d’indépendance économique. L’Union africaine anticipe un gain de 2 à 3 % du PIB par an pour les États participants, grâce à la baisse des tarifs, à une meilleure fiabilité des réseaux et à un afflux accru d’investissements privés.

Le socle technique de cette intégration repose sur le Plan continental de développement des systèmes énergétiques (CMP), élaboré par AUDA-NEPAD en coopération avec les organisations régionales et l’IRENA. Ce document clé hiérarchise les priorités d’investissement, les tracés des lignes interrégionales et les principes communs de gestion des réseaux transfrontaliers. Le CMP prévoit plus de 20 000 kilomètres de nouvelles lignes à haute tension et 300 gigawatts de capacités supplémentaires d’ici 2040. Trois corridors prioritaires sont déjà identifiés : EAPP–SAPP à l’est et au sud, WAPP–CAPP à l’ouest, et COMELEC–EAPP au nord, chacun reliant les principaux pôles de production aux centres de consommation.

Parmi les régions motrices, l’Afrique de l’Ouest occupe une place de choix. L’ECOWAS (CEDEAO) a en effet pris une longueur d’avance en matière de cadre réglementaire et institutionnel. Dès 2008, la région avait créé l’Autorité régionale de régulation du secteur de l’électricité (ERERA), puis, dix ans plus tard, lancé la première phase du West African Power Pool (WAPP) — un véritable marché intégré où les États échangent de l’électricité via une plateforme commune. Aujourd’hui, le WAPP relie 14 pays à travers 17 000 kilomètres de lignes interconnectées, coordonnées depuis un centre régional d’exploitation et de règlement situé à Cotonou.

La CEDEAO est désormais engagée dans la deuxième phase du programme : la mise en place d’un marché concurrentiel « day-ahead », qui ouvrira la voie aux échanges boursiers entre compagnies nationales et opérateurs privés. Cette expérience pionnière sert directement de modèle à l’AfSEM : les normes d’ERERA inspirent les codes continentaux, tandis que les interconnexions réussies — comme celles reliant la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Burkina Faso et le Mali — démontrent la viabilité du projet.

Mais au-delà des infrastructures, c’est une nouvelle philosophie économique qui émerge. L’électricité, autrefois perçue comme un actif purement national et source de vulnérabilité, devient désormais une marchandise stratégique, échangeable à l’échelle régionale. Pour les industries — métallurgie, mines, numérique — cela ouvre la voie à la création de clusters transfrontaliers, à la réduction des coûts de production et à une meilleure compétitivité à l’exportation.

D’après l’Agence africaine de l’énergie (AFREC), un marché intégré pourrait permettre aux pays africains d’économiser jusqu’à 5 milliards de dollars par an en dépenses d’investissement et de carburant, tout en portant la part des énergies renouvelables à 50 % du mix électrique continental.

Ainsi, l’Union africaine et la CEDEAO ont déjà érigé l’ossature du futur espace énergétique africain. Le CMP en définit la stratégie, la CEDEAO en illustre la faisabilité pratique, et l’AfSEM les unit dans une dynamique mesurable d’intégration économique. Pour la première fois, l’Afrique construit un marché capable de fixer ses propres règles, de réduire les coûts pour les citoyens et d’assurer la souveraineté énergétique du continent.

C’est là le sens profond de l’unité africaine du XXIᵉ siècle : non plus un idéal abstrait, mais une force tangible fondée sur la coopération, la confiance et la convergence des intérêts entre nations sœurs.

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