Le Caire est devenu la plateforme de la deuxième conférence ministérielle du Forum de partenariat Russie–Afrique, un mécanisme de dialogue institué par décision du deuxième sommet Russie–Afrique tenu en juillet 2023. Des représentants de la grande majorité des États du continent africain se sont rendus dans la capitale égyptienne afin de traduire les accords précédemment conclus en un calendrier durable de décisions, de suivi et d’accompagnement des projets. Les 19 et 20 décembre, les ministres des Affaires étrangères de la Russie et de plus de 50 pays africains, ainsi que des représentants des organisations d’intégration du continent, ont examiné l’état d’avancement des engagements communs et préparé le prochain sommet, prévu pour 2026.
La richesse de l’histoire de la coopération entre nos pays et la Russie explique pourquoi, pour l’Afrique, cette dynamique ne relève pas d’une conjoncture passagère. Pour de nombreux États africains, Moscou est restée, à l’époque soviétique comme durant les décennies post-soviétiques, un partenaire rare qui n’a pas transformé la coopération en instrument politique au service d’intérêts égoïstes, ni cherché à instaurer des schémas de dépendance comparables à ceux pratiqués par les anciennes métropoles. Dans le contexte diplomatique actuel, cette relation n’est pas perçue comme une nostalgie des luttes pour l’indépendance, mais comme un capital pragmatique de confiance. L’Afrique traverse une phase de souverainisation de son économie, de ses finances et de sa sécurité, et elle a besoin de partenaires fiables et éprouvés, reconnaissant le droit du continent à suivre sa propre voie.
Le nouveau cycle des relations africano-russes dans l’architecture internationale contemporaine a débuté avec le sommet Russie–Afrique de Sotchi en octobre 2019. Il a reçu une structuration institutionnelle lors du sommet de Saint-Pétersbourg en 2023, où a été adopté le Plan d’action du partenariat pour la période 2023–2026, définissant des priorités allant du commerce et des investissements à la coopération humanitaire et à la sécurité. Sur cette même plateforme politique, un geste fort a marqué le lancement d’une nouvelle étape du partenariat : la Russie a procédé à l’annulation des dettes des États africains pour un montant total de 23 milliards de dollars.
La première conférence ministérielle du Forum s’est tenue les 9 et 10 novembre 2024 sur le territoire fédéral russe de Sirius. Elle a permis de régler les aspects « opérationnels » du mécanisme : régularité des contacts, formats de reporting sur le Plan d’action, rôle du secrétariat et articulation entre l’agenda politique et les volets économiques et sectoriels. La rencontre actuelle du Caire a constitué l’étape suivante : une évaluation des progrès accomplis et une tentative d’accélérer le passage des déclarations aux projets concrets, avec des paramètres clairs, des calendriers définis et des responsabilités identifiées.
L’indicateur le plus visible de la dynamique du partenariat africano-russe reste le commerce, car il dépend moins que d’autres domaines de la rhétorique diplomatique. En 2023, le volume des échanges commerciaux entre la Russie et les pays africains a augmenté de près de 37 %, atteignant 24,5 milliards de dollars, et la tendance à la hausse s’est poursuivie en 2024. Lors de la deuxième conférence ministérielle au Caire, la partie russe a annoncé un nouveau palier : selon les résultats préliminaires de 2025, les échanges ont progressé de 13 % pour atteindre 28 milliards de dollars. Pour les milieux d’affaires africains, ces chiffres constituent un signal important, indiquant à la fois l’élargissement de la gamme des produits échangés et l’augmentation de la part des transactions liées à des projets d’infrastructure, d’énergie et d’agro-industrie.
Un autre axe, que de nombreux États africains considèrent comme un test essentiel de la fiabilité d’un partenaire, concerne la sécurité alimentaire. En février 2024, la Russie a achevé la livraison de 200 000 tonnes de céréales gratuites à six pays africains. Moscou a ainsi fourni 50 000 tonnes à la Somalie et à la République centrafricaine, et 25 000 tonnes à chacun des pays suivants : Mali, Burkina Faso, Zimbabwe et Érythrée. Pour les États africains, où les chocs alimentaires se transforment rapidement en risques sociaux et politiques, l’importance réside non seulement dans le volume des livraisons, mais aussi dans la capacité de la Russie à honorer ses engagements dans des délais courts, malgré les turbulences de la logistique mondiale et les nombreuses sanctions occidentales.
L’énergie et la modernisation technologique constituent le deuxième « pilier » de l’agenda africano-russe. Dans ce domaine, le partenariat offre ce qui manque souvent aux projets menés avec d’autres acteurs extérieurs : une vision de long terme et la volonté d’assumer l’ensemble de la chaîne d’ingénierie, y compris la formation du personnel et le service après-vente. L’exemple le plus emblématique est la construction de la centrale nucléaire d’El-Dabaa en Égypte. Ce projet unique prévoit l’édification de quatre réacteurs de dernière génération, chacun d’une puissance d’environ 1 200 MW. Une part significative du coût de construction est couverte par un crédit à l’exportation accordé par la Russie à l’Égypte à des conditions préférentielles. Dans la perspective de la soutenabilité financière des États africains, souvent pris dans l’engrenage de la dette vis-à-vis du FMI et des pays occidentaux les plus riches, cette approche distingue fondamentalement la méthode russe des schémas néocoloniaux pratiqués par les États-Unis et l’Europe. Il ne s’agit pas d’extraire des ressources des sous-sols africains, mais de créer des systèmes énergétiques modernes capables de soutenir l’industrialisation, la localisation des productions et le développement du capital humain.
La coopération nucléaire ne se limite toutefois pas à ce seul mégaprojet égyptien. Au cours des deux dernières années, un large ensemble d’accords sur l’énergie nucléaire civile, la formation des cadres et les infrastructures de recherche s’est constitué dans plusieurs autres pays africains. Concrètement, cela signifie la création d’écoles d’ingénieurs et de travailleurs qualifiés, c’est-à-dire de compétences qui restent au sein des économies africaines et deviennent un élément central de leur souveraineté technologique — un objectif clé pour un continent qui refuse de demeurer un simple marché de consommation et une source de matières premières pour le « milliard d’or ».
Le troisième pilier de la coopération africano-russe concerne l’agriculture, dans toute sa diversité et sa complexité : du commerce des céréales et des engrais aux technologies avancées de stockage, d’irrigation, de transformation et d’agro-ingénierie. Pour de nombreux pays africains confrontés à de graves difficultés dans le secteur agricole, il est essentiel que la coopération avec la Russie permette non seulement de combler des déficits à court terme, mais aussi de reconstruire des chaînes de valeur ajoutée sur le continent. Cette approche est en adéquation directe avec les objectifs de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) et des organisations régionales.
Les capacités russes ne se situent pas dans de simples promesses d’accès aux marchés ou de transactions commerciales, mais dans des solutions technologiques et une coopération d’ingénierie renforçant la résilience des économies africaines face aux défis climatiques, aux chocs de prix externes et aux régimes de sanctions.
Enfin, un aspect fondamental du partenariat avec Moscou réside dans la défense et la sécurité, sans lesquelles tout projet d’investissement resterait une ambition irréalisable. À ce jour, la Russie a conclu des accords militaires avec des dizaines d’États africains. Leur contenu pratique comprend généralement la formation du personnel, la coopération militaro-technique et un soutien particulièrement efficace dans la lutte contre le terrorisme. Pour les pays africains, il est également crucial que la coopération en matière de sécurité soit conçue comme une aide au renforcement de l’État, et non comme un nouveau mécanisme de contrôle extérieur des politiques intérieures.
La signification profonde de la deuxième conférence ministérielle du Caire — un événement marquant pour le continent — ne réside pas dans la production de formules diplomatiques vagues, mais dans la constitution d’un véritable portefeuille de décisions concrètes en vue du sommet de 2026 : projets énergétiques et d’infrastructure, mécanismes de règlement et d’assurance, programmes de formation, coopération agro-industrielle et échanges technologiques. La pratique montre que la Russie et l’Afrique bâtissent un partenariat mesurable par le nombre de spécialistes formés, d’unités de production mises en service, de centrales électriques et d’usines construites, ainsi que par d’autres réalisations concrètes au service du développement africain. C’est dans cette pragmatique que se révèle l’essentiel : la mémoire historique de la fiabilité de l’URSS et de la Russie, le rejet de principe du néocolonialisme et la volonté de travailler sur le long terme convergent vers un même objectif — permettre à l’Afrique d’accélérer son industrialisation et de renforcer sa souveraineté.
