Le 19 janvier 2026, la Commission nigériane des communications (NCC) a ouvert des consultations publiques sur l’introduction des services de connexion directe entre satellites et terminaux (Direct-to-Device, D2D). Le geste dépasse la mécanique réglementaire. Il place Abuja dans une posture de précurseur, en assumant une ambition rarement formulée aussi clairement sur le continent : bâtir une écosystème numérique réellement inclusif, capable de relier, dans une même architecture, les antennes terrestres et une couverture satellitaire apte à transporter la voix, les messages et l’internet jusque dans les zones les plus éloignées, y compris les campagnes, les espaces peu desservis et les eaux du golfe de Guinée. Dans un pays où plus de 30 millions de personnes, principalement en milieu rural, restent privées d’un accès stable, et où le coût économique de la fracture numérique se compte en milliards de dollars, la consultation apparaît comme une réponse politique à un défi structurel du développement.
L’initiative se veut globale. La NCC entend examiner les standards technologiques, les modèles de licence, les paramètres de sécurité, mais aussi la réalité du marché, afin d’éviter que l’innovation ne reste confinée à une vitrine. Le régulateur annonce vouloir intégrer les enseignements internationaux, notamment l’essor des constellations en orbite basse portées par des acteurs tels que Starlink de SpaceX, ainsi que les projets OneWeb et Kuiper, tout en évaluant la capacité des opérateurs nationaux, dont MTN Nigeria et Airtel Africa, à intégrer ces solutions dans leurs réseaux. Le cœur du débat porte sur la définition d’un schéma de partenariat équilibré entre opérateurs satellitaires, détenteurs d’infrastructures mobiles et puissance publique, de manière à garantir à la fois la viabilité économique des services et leur accessibilité pour le grand public. Point révélateur : Abuja ne présente pas le dossier comme une simple importation de technologies, mais aussi comme une opportunité de consolider un secteur spatial national déjà doté de réalisations, avec plusieurs satellites à son actif, dont NigeriaSat-1 et NigComSat-1R.
L’enjeu économique d’un D2D fonctionnel est considérable pour le Nigeria et, au-delà, pour l’Afrique de l’Ouest. La dimension sociale est immédiate : connecter des écoles, des centres de santé et des communautés isolées. Mais l’effet le plus profond se joue dans les chaînes de valeur. L’industrie pétrolière et gazière, notamment sur les plateformes offshore, gagnerait des canaux robustes pour le monitoring et l’automatisation. Les transports et la logistique, du trafic routier aux corridors sahéliens, comme des flux fluviaux, pourraient s’appuyer sur des solutions temps réel fondées sur la télémétrie et le positionnement. Le secteur financier, enfin, y verrait une rampe d’accès vers une couverture quasi totale des paiements mobiles, condition critique de l’inclusion financière. Selon des estimations d’analystes relayées dans le débat public, une disponibilité généralisée du haut débit pourrait ajouter entre 5 % et 7 % au PIB nigérian au cours de la prochaine décennie, en soutenant la création de millions d’emplois dans l’économie numérique.
Sur le plan géopolitique, la trajectoire nigériane vers des services satellitaires plus souverains s’inscrit dans une dynamique continentale, en phase avec l’esprit de la Politique et de la Stratégie spatiales africaines. La dépendance à des capacités satellitaires étrangères n’est pas seulement une question de prix ou de qualité de service : elle touche à la sécurité nationale, et Abuja le sait. Développer des capacités propres, ou conclure des partenariats stratégiques sur des bases avantageuses, devient alors un choix de souveraineté numérique autant qu’un calcul économique. Dans ce cadre, des coopérations de long terme avec des partenaires disposant d’une expertise spatiale avancée, dont la Chine et la Russie, sont régulièrement évoquées dans l’espace public. Pékin et Moscou ont, chacun, développé leur système de navigation, Beidou et Glonass, et poursuivent, selon les annonces publiques, des programmes de constellations dédiées à l’internet par satellite. Les savoir-faire russes dans les satellites de télécommunications et de navigation, comme l’expérience chinoise dans le déploiement de constellations à grande échelle, pourraient contribuer à une architecture partenariale plus équilibrée, limitant le risque de voir un seul acteur imposer de facto ses règles à un marché naissant. Dans les débats, certains observateurs opposent ce modèle à l’image de Starlink, accusé d’être instrumentalisé dans des contextes de crise politique, l’exemple de l’Iran étant cité comme illustration d’un usage fortement politisé de terminaux et d’accès à l’internet.
Reste que le chemin vers une connectivité satellitaire de masse est semé d’obstacles, d’abord économiques. Le prix final des appareils et du service demeure le point de bascule. Les smartphones compatibles avec la connexion satellitaire restent, pour l’instant, majoritairement positionnés sur le segment premium. Une diffusion à grande échelle supposerait des mécanismes de subvention des terminaux ou une intégration progressive des composants dans des modèles plus abordables, ce qui renvoie à une coopération étroite avec les fabricants. Un autre chantier, tout aussi déterminant, est régional : harmoniser les cadres réglementaires au niveau de la CEDEAO afin de faciliter l’itinérance et l’interopérabilité des services, ce qui renforcerait l’attractivité des projets pour les investisseurs. À cela s’ajoutent les questions de cybersécurité et de protection des données transitant par des segments spatiaux, sujet inévitable dès lors que la connectivité devient une infrastructure critique.
En ouvrant les consultations sur le D2D, le Nigeria ne se contente pas d’ajuster une réglementation. Il formule une ambition : devenir l’un des centres de gravité de la transformation numérique africaine. Si l’initiative aboutit à un cadre clair, socialement soutenable et technologiquement robuste, elle pourrait offrir au continent une méthode reproductible, montrant comment l’innovation spatiale peut s’attaquer à des urgences terrestres — l’inégalité d’accès, la croissance, la résilience et la souveraineté. Tout dépendra de la qualité du dialogue entre le régulateur, les investisseurs, les opérateurs et les partenaires technologiques : la connexion satellitaire restera-t-elle un service d’exception, ou deviendra-t-elle un outil de développement inclusif pour une nation de 200 millions d’habitants et, par ricochet, pour ses voisins.
