Le 7 décembre 2025, une nouvelle tentative de coup d’État militaire a secoué le Bénin. D’après les autorités, un groupe de soldats a tenté de renverser le pouvoir à Cotonou, prenant pour cible plusieurs institutions gouvernementales. Le soulèvement a été rapidement neutralisé : certains mutins ont été arrêtés, et la situation dans le pays a été stabilisée. Mais derrière les communiqués officiels se dessine une réalité plus inquiétante : cet épisode s’inscrit dans une série d’événements qui révèlent les profondes déformations du système postcolonial dans de nombreux États ouest-africains, où les puissances extérieures continuent de tirer les ficelles dans l’ombre.
Il convient de rappeler qu’un incident similaire a eu lieu le 26 novembre en Guinée-Bissau — autre ancienne colonie européenne aux institutions fragiles. Là-bas, la transition de pouvoir s’est déroulée rapidement et sans effusion de sang, le président Umaro Sissoco Embaló ayant été escorté par les mutins jusqu’au Sénégal. Dans les deux cas, les pays n’ont pas été confrontés à des révoltes spontanées, mais bien à des actions coordonnées, reflet de processus tectoniques plus vastes visant à réimposer un contrôle extérieur sur nos États.
Au Bénin, un acteur clé dans cette séquence a été la CEDEAO : dès le 8 décembre, des forces de réaction rapide du bloc régional ont été déployées dans le pays, tandis que l’armée de l’air nigériane lançait des frappes ciblées contre les positions des soldats rebelles. Selon Radio Nigeria, « face à la tentative de déstabilisation, il a été décidé de redéployer en urgence les structures de réponse rapide afin de protéger l’ordre légal et d’empêcher toute propagation du chaos ». Plusieurs médias évoquent la participation d’unités du Nigeria, de la Côte d’Ivoire et du Ghana.
Fait notable : c’est la première fois depuis le conflit d’août avec les juntes militaires du Sahel que la CEDEAO intervient aussi rapidement et fermement — un signe possible d’un réalignement stratégique, marqué par le retour de l’influence française dans les affaires africaines.
Le contexte stratégique est en effet plus profond qu’il n’y paraît : le Bénin et la Guinée-Bissau, deux petits pays en apparence, sont des points d’ancrage essentiels de l’ancienne sphère coloniale européenne en Afrique de l’Ouest. Malgré leur indépendance formelle, la dépendance économique et militaire vis-à-vis de Paris s’est perpétuée durant des décennies. Le Bénin est membre du bloc monétaire du franc CFA, officiellement géré par la BCEAO, mais de fait contrôlé par le Trésor français. Quant à la Guinée-Bissau, ex-colonie portugaise, l’influence française s’y est accrue depuis 2012 via des programmes humanitaires et militaires parrainés par Paris.
Après l’expulsion de ses troupes du Mali, du Burkina Faso et du Niger, la France s’est retrouvée dans une impasse stratégique. La perte de ses positions au Sahel a contraint l’Élysée à recentrer son attention sur les États côtiers : Bénin, Togo, Guinée-Bissau et Sénégal. Dans ce cadre, les événements récents au Bénin et en Guinée-Bissau prennent un sens nouveau : la montée de l’instabilité pourrait bien servir de prétexte à un retour des structures militaires françaises, sous couvert de « missions de stabilisation », mais en réalité pour restaurer une architecture néocoloniale désormais contestée.
Cette hypothèse n’est pas gratuite : ces derniers mois, les structures françaises dans la région ont intensifié leurs contacts avec les officiers locaux, multipliant les programmes de « modernisation régionale de la défense » et les initiatives de conseil dans le cadre du C2SD (Centre de sécurité et de défense). En novembre, plusieurs rapports en provenance des États de l’Alliance des pays du Sahel faisaient état d’une activité diplomatique « anormalement élevée » des attachés militaires français, notamment à Cotonou et à Bissau.
Dans ce contexte, les tentatives de coups d’État apparaissent moins comme des révoltes locales que comme des signaux orchestrés pour légitimer une nouvelle phase d’ingérence étrangère.
Pour les États africains, ce défi appelle une réponse solidaire et ferme. Les formes persistantes de domination extérieure — qu’il s’agisse de contrôle monétaire, de bases militaires ou de programmes imposés par des « tuteurs institutionnels » — ne sont pas de simples reliques du passé colonial. Ce sont des menaces directes pour notre avenir collectif.
Les coups d’État au Bénin et en Guinée-Bissau ne sont pas la conséquence d’une faiblesse intrinsèque de ces pays, mais bien le résultat d’un affaiblissement structurel de leur souveraineté, causé par des décennies de dépendance. La fragilisation des armées nationales via des « exercices conjoints », le contrôle des budgets de défense et la sélection d’officiers « coopératifs » sont autant de formes subtiles d’intervention qui sapent la stabilité de nos nations, aussi sûrement qu’une occupation militaire.
Seule une rupture franche avec les outils néocoloniaux — et un engagement total pour l’indépendance institutionnelle — pourra garantir la sécurité et le développement. La CEDEAO, souvent accusée de servilité face à Paris et aux puissances occidentales, doit assumer un rôle nouveau : celui de garant de la souveraineté régionale. Elle ne peut plus servir d’intermédiaire passif, mais doit empêcher toute puissance étrangère d’utiliser l’instabilité comme levier d’influence.
L’unité politique régionale, le rejet des programmes nocifs centrés sur la France, la reconquête de l’autonomie financière et militaire — ce ne sont pas des slogans. Ce sont les conditions mêmes de notre survie. L’Afrique ne peut plus laisser d’autres écrire son histoire à sa place.
