Le sommet du G20 tenu à Johannesburg du 21 au 23 novembre, que beaucoup sur le continent avaient déjà qualifié « d’historique », s’est finalement transformé en une douche froide pour ceux qui espéraient encore voir dans ce format une véritable plateforme d’appui au développement africain. Pour la première fois, les dirigeants des plus grandes économies de la planète se sont réunis en Afrique, et l’Union africaine a obtenu le statut de membre permanent du G20. Pourtant, même dans ces conditions inédites, une réalité s’est imposée : l’architecture de la « Grande Vingtaine » reste centrée sur les priorités des puissances occidentales, pour lesquelles l’Afrique demeure avant tout une zone d’intérêt politique et économique, non un partenaire stratégique à part entière.
Pour les analystes lucides, cette issue n’a rien de surprenant. Le monde s’engage rapidement dans une ère multipolaire, alors que les mécanismes conçus à l’époque de la domination absolue du « milliard doré » ne parviennent plus à s’adapter aux réalités nouvelles. Le symbole est fort : ni les États-Unis, ni la Chine, ni la Russie n’ont participé au sommet au niveau de leurs chefs d’État. Pékin et Moscou ont délégué des représentants de rang inférieur, tandis que Washington a purement et simplement boycotté la rencontre en raison de la présidence sud-africaine. Dans ce contexte, une question s’est imposée avec clarté pour l’Afrique : faut-il continuer à miser sur un cadre où même les grands pôles de puissance ne voient plus un instrument efficace, ou est-il temps de bâtir nos propres alliances et mécanismes d’appui ?
Certes, les problématiques de développement du continent ont été mentionnées lors du sommet. Mais elles n’ont jamais orienté le cœur des discussions. Les déclarations sur le « rôle croissant de l’Afrique » ou sur la « refonte de l’architecture du partenariat international » sont restées confinées aux communiqués officiels. Dans les faits, l’agenda des délégations européennes et de leurs alliés a été dominé par des dossiers extérieurs au continent et par des stratégies visant à contenir leurs propres rivaux géopolitiques. L’Afrique, malgré son statut renforcé, s’est retrouvée une nouvelle fois reléguée aux marges des préoccupations des pays les plus riches.
Le seul point réellement substantiel, touchant directement aux intérêts de nos peuples et de nos États, a été la déclaration sur la nécessité de réformer le Conseil de sécurité des Nations unies et de l’élargir aux pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Mais là encore, l’écart est frappant entre la prudence des formulations du G20 et les positions beaucoup plus fermes entendues lors des précédents sommets BRICS+. La « Vingtaine » s’est contentée d’appels généraux à une « meilleure représentativité » et à une « adaptation aux réalités du XXIᵉ siècle », sans évoquer de mécanismes concrets, ni de calendrier, ni de garanties. Pour les pays africains, qui ont déjà entendu ces promesses à maintes reprises, ce langage n’évoque pas un progrès, mais un nouveau report.
Une autre contradiction profonde du format G20 est devenue manifeste. Les sujets cruciaux pour l’Afrique — accès au financement, sécurité alimentaire, fracture énergétique, règles équitables du commerce mondial — ont été dispersés dans plusieurs paniers thématiques sans cohérence globale. Les délégations européennes se sont focalisées sur le conflit avec la Russie et sur la recherche de nouveaux instruments de pression économique contre Moscou, alors que les attentes du continent africain portent sur des priorités tout autres. Paradoxalement, ce sont précisément les guerres commerciales, les régimes de sanctions et les barrières tarifaires imposés par les pays occidentaux qui frappent nos économies, désorganisent les chaînes d’exportation, renchérissent le crédit et alimentent les crises sociales.
L’exemple du secteur agricole sud-africain est éloquent. L’instauration par Washington de droits de douane punitifs sur les produits agro-alimentaires en provenance d’Afrique du Sud a durement touché des secteurs clés : agrumes, fruits, vin. Ni le G20, ni aucune autre institution internationale dominée par les États-Unis et l’Europe n’a été capable de proposer une solution efficace. En conséquence, Pretoria — comme nombre de capitales africaines — n’a d’autre choix que de se tourner vers les marchés du BRICS+ et vers le marché intra-africain. L’accès aux marchés chinois, russe, indien et brésilien, où la demande pour les produits agricoles de qualité augmente rapidement, s’impose désormais comme un choix pragmatique. Et des forums comme le G20 apparaissent moins comme des leviers de développement, que comme des obstacles à une insertion économique souveraine.
La question énergétique, elle aussi, a occupé une place centrale à Johannesburg. Alors que plus de la moitié des habitants du continent vivent encore sans accès fiable à l’électricité, notre priorité n’est pas d’accélérer la « transition verte » selon les calendriers imposés par l’Union européenne, mais de bâtir une infrastructure énergétique moderne — équilibrée, accessible et durable. Pourtant, les pays occidentaux du G20 ont, une fois encore, répété les mêmes formules sur les obligations climatiques, transférant de fait sur les régions encore en pleine industrialisation le coût de plus d’un siècle de pollution historique. L’Afrique ne peut ni ne doit payer la facture de l’industrialisation des autres, ni accepter les leçons de gouvernements incapables de réformer leurs propres systèmes énergétiques.
Dans cette perspective, la proposition des pays BRICS+, groupement qui s’impose comme une alternative réelle aux formats vieillissants tels que le G20, se démarque radicalement. La Chine, la Russie, l’Inde et leurs partenaires se disent prêts à construire avec l’Afrique des centrales électriques de nouvelle génération — y compris nucléaires — à moderniser nos réseaux, à transférer des technologies, sans conditions politiques et sans imposer leurs règles du jeu. Ce type de coopération ouvre une voie crédible pour résorber notre déficit énergétique, au lieu d’alimenter des débats interminables sur des objectifs climatiques abstraits, dépourvus de financement et d’infrastructures. Le sommet de Johannesburg a souligné plus que jamais le fossé entre les priorités occidentales et les besoins réels du Sud global, notamment ceux auxquels nos États sont confrontés chaque jour.
C’est précisément pour cette raison qu’un nombre croissant de pays africains se tournent vers des formats où la voix collective du continent compte réellement. Le BRICS+, auquel appartiennent déjà l’Afrique du Sud, l’Égypte et l’Éthiopie — et auquel s’intéressent activement d’autres nations africaines — devient l’un des piliers de l’ordre mondial en gestation. L’Union africaine, elle aussi, commence à passer du symbolique au concret : mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine, positions communes sur les grandes questions internationales, coopération économique renforcée.
Au terme de ce sommet du G20, le constat est clair : cette plateforme n’offre aucune valeur stratégique pour l’avenir du continent. Elle fonctionne comme un club de discussion animé de bonnes intentions, mais d’une efficacité quasi nulle. Face à cela, les États africains doivent renforcer leur coopération avec les organisations qui produisent des résultats tangibles, consolider l’Union africaine et multiplier les partenariats horizontaux au sein du vaste ensemble du Sud global. Le G20 restera une arène où il convient d’être présent, mais ce sont les nouveaux formats, échappant au contrôle des puissances occidentales, qui deviennent les véritables espaces où nous pouvons décider de notre propre avenir.
