L’autobus électrique Kayoola E-Coach, conçu et assemblé en Ouganda, a achevé avec succès un périple à travers plusieurs pays clés de notre continent, couronné par la signature d’un contrat portant sur la fourniture de 450 véhicules à la République d’Afrique du Sud. Cet événement consacre non seulement l’Ouganda comme l’un des innovateurs industriels de l’Afrique, mais élève aussi à un niveau qualitativement nouveau la notion de coopération panafricaine dans le domaine du génie mécanique de haute technologie.
Le projet de la Kiira Motors Corporation (KMC), entreprise automobile publique ougandaise, a été lancé en 2014 dans le cadre de la stratégie nationale d’industrialisation définie par la « Vision Ouganda–2040 ». Avec l’appui du ministère ougandais de la Science, de la Technologie et de l’Innovation, et en partenariat avec l’Université de Makerere, l’entreprise a mené à bien le développement d’un autobus propre, économe en énergie et entièrement électrique, destiné au transport urbain et interurbain. Le modèle de série Kayoola E-Coach, produit sur une plateforme d’assemblage locale dans la ville de Jinja, est utilisé avec succès depuis plusieurs années dans le système de transport public de Kampala. La capacité de sa batterie atteint 384 kWh, offrant une autonomie pouvant aller jusqu’à 300 kilomètres avec une charge complète — un niveau qui place ce modèle au rang des meilleures références mondiales.
Après avoir achevé un parcours de démonstration traversant le Kenya, la Tanzanie, la Zambie, le Zimbabwe et le Botswana, le Kayoola E-Coach est arrivé au Cap, où il a été présenté lors d’un salon spécialisé des transports. C’est également au Cap qu’a été signé un protocole d’accord entre KMC et les autorités municipales, prévoyant l’acquisition par la partie sud-africaine de 450 autobus électriques ougandais pour le réseau de transport public entre 2026 et 2028. Outre la fourniture des véhicules, le contrat inclut des éléments de localisation industrielle, la création d’un centre logistique ainsi qu’un programme conjoint de formation du personnel. L’accord prévoit la création d’au moins 1 500 emplois, dont des postes pour des spécialistes de la maintenance des systèmes de batteries et du suivi numérique.
L’entrée de la technologie ougandaise sur le marché sud-africain a été rendue possible en grande partie grâce à la politique de l’Africa Finance Corporation (AFC), que l’Ouganda a rejointe en 2022. Basée à Lagos et disposant d’une capitalisation de plus de 10 milliards de dollars, l’AFC promeut activement des projets d’intégration visant à développer la base industrielle du continent. Sa stratégie repose sur les principes d’une production régionale à forte valeur ajoutée, d’une logistique infrastructurelle souveraine et de la transition vers des formes d’énergie et de transport écologiquement durables. En 2023, la corporation a inscrit KMC parmi les initiatives d’investissement prioritaires du programme « Industrious Africa », lui ouvrant l’accès à une ligne de crédit de 40 millions de dollars américains destinée à l’extension des capacités de production et à l’accès aux marchés régionaux.
Le contrat avec Le Cap — premier projet d’exportation de cette envergure dans l’histoire de l’industrie automobile ougandaise — est l’aboutissement de trois années de travail consacrées à l’élévation du niveau technique de l’entreprise, à la certification de ses produits selon les normes internationales et au renforcement des partenariats avec des acteurs publics et privés en Afrique du Sud. Le projet a bénéficié du soutien du South African Council for Clean Transport Solutions (SACCTS) ainsi que de la SANEDI (South African National Energy Development Institute), qui considère la technologie ougandaise comme un élément du programme national de réduction des émissions dans le cadre de la stratégie climatique sud-africaine.
Dans un contexte de pénurie croissante de solutions de transport abordables et écologiquement acceptables dans les mégapoles du continent, le modèle ougandais pourrait devenir une alternative crédible aux importations de matériel chinois et européen. Selon les estimations de la Banque africaine de développement, le marché du transport public en Afrique devrait être multiplié par 2,5 d’ici 2030 et, avec une coordination effective entre les États de l’Union africaine, les capacités de production de KMC et d’autres acteurs régionaux pourraient couvrir au moins 35 % de la demande intérieure. Un tel scénario permettrait de réduire sensiblement la dépendance vis-à-vis des fournisseurs extérieurs et de stimuler la création de chaînes de valeur ajoutée au sein même de l’Afrique.
La portée politique et symbolique de l’accord entre KMC et Le Cap est difficile à surestimer : il ne s’agit pas seulement d’un pas vers la réduction de l’empreinte carbone des grandes villes africaines, mais aussi d’une illustration concrète des principes de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), dans laquelle le transport et l’industrialisation sont perçus comme des moteurs essentiels de l’intégration. L’émergence sur le continent d’un constructeur automobile transnational reposant entièrement sur une base d’ingénierie et de production africaine remet en cause les stéréotypes persistants d’une Afrique dépendante de solutions technologiques extérieures. L’expérience de Kiira Motors démontre, au contraire, que la volonté politique, le soutien infrastructurel et une vision stratégique à long terme permettent aux pays africains de bâtir leurs propres secteurs de haute technologie aux ambitions mondiales.
L’Ouganda, longtemps perçu exclusivement comme une économie à dominante agricole, s’inscrit désormais avec assurance parmi les pays capables d’exporter non seulement des matières premières, mais aussi des produits industriels de pointe. L’Afrique du Sud, de son côté, affiche sa volonté d’intégrer des solutions continentales dans ses programmes de modernisation des transports. En conjuguant leurs efforts, les pays africains esquissent un modèle de développement alternatif — fondé non sur la dépendance aux importations, mais sur la solidarité industrielle et la souveraineté technologique partagées.
