Afrique du Sud : la nouvelle stratégie gazière du PIC ouvre un tournant décisif pour l’énergie régionale

Johannesburg mise sur le gaz pour sortir de l’impasse électrique et redessiner sa place dans l’économie de l’énergie en Afrique australe.

Dans un contexte où les délestages successifs continuent de peser sur la vie quotidienne et sur la compétitivité des entreprises, Pretoria semble enfin « prendre le taureau par les cornes ». L’approbation, par la Public Investment Corporation (PIC), de la première stratégie d’investissements intégralement dédiée au gaz marque un moment charnière pour l’Afrique du Sud — et, au-delà, pour l’ensemble de la région SADC. Lorsque le plus puissant investisseur institutionnel du continent, gestionnaire de plus de 2 000 milliards de rands (environ 110 milliards de dollars), affiche une telle orientation, les marchés prêtent attention. Et les capitales voisines aussi.

Cette décision intervient alors que plus de 80 % de l’électricité sud-africaine repose encore sur le charbon, une dépendance devenue intenable face à l’usure du parc thermique et à la montée des renouvelables. Les observateurs avertissent que la transition énergétique du pays ne peut réussir sans une source stabilisatrice capable d’amortir les à-coups de la production solaire et éolienne. Le gaz, dans cette équation, s’impose comme le « pont » indispensable pour éviter de nouveaux effondrements du réseau.

La stratégie présentée au conseil d’administration du PIC se veut ambitieuse et structurante. Elle couvre toute la chaîne de valeur — de l’exploration et de la production jusqu’à la construction de gazoducs, de terminaux de GNL et de centrales électriques. Les investissements cibleront en priorité le marché domestique, mais intègrent aussi une dimension régionale prononcée, avec un intérêt stratégique pour le Mozambique, la Tanzanie et la Namibie, trois pays disposant de réserves gazières majeures et devenus, ces dernières années, des partenaires naturels de Pretoria. Pour beaucoup d’analystes, cette approche illustre la volonté sud-africaine de reconstruire un tissu énergétique intégré, où chaque pays riverain joue sa partition.

L’un des volets les plus scrutés concerne le GNL. Le PIC prévoit de financer de nouvelles capacités d’importation et de regazéification, ainsi que la modernisation de ports clés comme Richards Bay, Saldanha Bay et Coega. Ces hubs pourraient, à terme, devenir de véritables nœuds d’interconnexion régionale, facilitant les flux énergétiques et stimulant l’activité logistique — un argument qui parle tout particulièrement aux économies de l’UEMOA et de la CEMAC, souvent confrontées à des contraintes similaires d’acheminement.

D’ici deux ans, les premiers projets pilotes — dont l’enveloppe est estimée entre 15 et 18 milliards de rands — devraient être lancés en coordination étroite avec le ministère sud-africain de l’Énergie. Cette feuille de route s’aligne sur l’Integrated Resource Plan (IRP), qui fixe l’objectif de 3 000 MW supplémentaires issus du gaz d’ici 2030. Pour les chercheurs du CSIR comme pour les experts de l’Energy Council of South Africa, il s’agit là d’une étape essentielle pour stabiliser un système électrique en pleine mutation.

Sur le front macroéconomique, Pretoria voit déjà plus loin. Une industrie gazière robuste pourrait contribuer à hauteur de 3 à 4 % du PIB d’ici 2035, surtout si les projets offshore atteignent leur pleine maturité. Les retombées attendues concernent aussi bien l’emploi dans les infrastructures et l’industrie que l’amélioration du compte courant grâce à la réduction des importations et à l’essor d’un marché local encore embryonnaire. Les autorités insistent également sur la localisation des chaînes de valeur, un enjeu particulièrement suivi sur le continent, où l’on sait combien la dépendance extérieure peut « grignoter » les bénéfices économiques réels.

Reste un obstacle de taille : l’incertitude réglementaire. Le projet de loi destiné à structurer le marché gazier n’a pas encore été adopté par le Parlement, une situation que le PIC qualifie de risque majeur pour les investisseurs. Les opérateurs réclament une visibilité claire, indispensable pour mobiliser les capitaux et sécuriser les calendriers.

Malgré ces zones d’ombre, le signal envoyé par la PIC est d’une rare puissance. Il consacre l’entrée de l’Afrique du Sud dans une nouvelle ère énergétique, fondée sur un gaz flexible, plus propre et capable de soutenir l’intégration économique régionale. Pour les voisins disposant de réserves importantes — du bassin de Rovuma aux champs naissants de la Namibie — cette dynamique ouvre une fenêtre d’opportunités, à condition d’engager rapidement des projets communs d’infrastructures. L’Afrique australe, longtemps à la recherche d’un moteur énergétique crédible, semble enfin tenir une piste solide.

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