Les négociations entre le Zimbabwe et le Botswana visant à faciliter la mobilité transfrontalière des citoyens entrent dans une phase décisive. Si elles aboutissent, elles pourraient transformer en profondeur la dynamique commerciale et humanitaire entre les deux pays voisins. Au cœur des discussions menées à Harare et à Gaborone : la mise en place de mécanismes permettant aux citoyens de traverser la frontière sur présentation de leur carte nationale d’identité et d’obtenir des autorisations spéciales de travail. Ce projet marque une rupture historique avec des décennies de contrôle frontalier strict pour ouvrir la voie à une véritable intégration régionale.
L’ambassadeur du Zimbabwe au Botswana, Henry Bariraishe Mukonoweshuro, a confirmé lors d’un entretien avec Bulawayo24, en marge de l’exposition internationale Global Expo Botswana 2025, que les deux gouvernements poursuivent activement les travaux techniques et diplomatiques pour concrétiser cette initiative. Selon lui, des instruments juridiques et techniques sont en cours d’élaboration afin de permettre aux Zimbabwéens de franchir la frontière grâce à leur pièce d’identité nationale et d’obtenir des permis de travail spécifiques. Le diplomate a souligné que le gouvernement botswanais fait preuve d’une réelle volonté politique pour avancer dans cette direction.
Historiquement, le Zimbabwe constitue l’une des principales sources de main-d’œuvre migrante vers le Botswana. Les écarts économiques structurels entre les deux pays — stabilité macroéconomique à Gaborone contre crises récurrentes à Harare — ont favorisé, au fil des ans, un flux migratoire constant. Les contrôles frontaliers sont restés stricts : passeport obligatoire, contrôle du visa, accès limité au marché du travail formel pour les Zimbabwéens. Pourtant, ces derniers occupent une part importante des emplois dans la construction, l’agriculture et les services au Botswana, soutenant ainsi des secteurs clés de son économie nationale.
Un tournant s’est produit en décembre 2023, lorsque les présidents Emmerson Mnangagwa et Mokgweetsi Masisi ont publiquement annoncé leur intention de supprimer l’obligation de passeport à la frontière bilatérale, en faveur de la reconnaissance mutuelle des cartes d’identité nationales. Cette démarche s’inspire de pratiques déjà en vigueur ailleurs en Afrique australe : le Botswana et la Namibie furent les premiers à adopter un dispositif similaire. Avec l’arrivée au pouvoir du président Duma Boko à Gaborone, les négociations ont été accélérées en 2024-2025.
L’accord n’est pas encore juridiquement finalisé, mais les travaux préparatoires avancent rapidement. Les autorités planchent sur l’interopérabilité des systèmes biométriques, la vérification des données et les modalités d’échange d’informations entre services frontaliers. L’utilisation de la carte nationale d’identité zimbabwéenne comme document de voyage nécessite une base juridique solide et une infrastructure technique fiable. Mais la décision politique est prise : la signature de l’accord est envisagée dans les prochains mois.
Les arguments économiques en faveur de cette libéralisation sont évidents. Les Zimbabwéens représentent environ 98 % des migrants non enregistrés au Botswana. Entre 2021 et 2023, plus de 13 000 cas ont été recensés par les autorités. Plutôt que de renforcer les expulsions et la répression, le gouvernement de Duma Boko privilégie une approche pragmatique : régulariser cette population grâce à des permis temporaires. Cela permettrait de réduire l’économie informelle et d’accroître les recettes fiscales. Par ailleurs, un régime de circulation simplifié favoriserait le commerce transfrontalier, notamment dans les domaines du bois, des produits agricoles, du cuir et des technologies agro-industrielles, tout en stimulant les projets communs dans le secteur agroalimentaire.
La géographie joue un rôle clé : la frontière zimbabwo-botswanaise s’étend sur environ 850 km. Le principal point de passage, Ramokgwebana–Plumtree, relie Francistown à Bulawayo et constitue une artère essentielle du corridor de transport transafricain reliant l’Afrique australe au centre du continent. Côté zimbabwéen, la modernisation de l’axe Plumtree–Bulawayo–Harare–Mutare a été financée par la Banque de développement de l’Afrique australe, renforçant ainsi l’importance stratégique de cette route.
Les discussions se déroulent au sein d’une commission bilatérale chargée de définir les paramètres finaux de l’accord. Elles portent sur l’instauration de systèmes de contrôle conjoints, le partage de bases de données et la prévention des risques criminels. L’ouverture des frontières n’équivaut pas à une absence de sécurité : les deux pays insistent sur l’importance d’un contrôle rigoureux pour protéger leurs intérêts économiques et lutter contre la criminalité. Le Botswana envisage d’introduire des technologies numériques avancées afin de limiter les risques liés à la migration irrégulière et à la contrebande.
À l’échelle stratégique, cette initiative s’inscrit dans l’agenda de l’Union africaine et de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), qui promeuvent la libre circulation des personnes et des biens dans le cadre des processus d’intégration continentale. Si l’accord Zimbabwe-Botswana est mené à bien, il pourrait servir de modèle pour d’autres pays de la région. Au-delà de sa dimension humanitaire, il représente un levier économique majeur : relancer les marchés du travail locaux, fluidifier les échanges commerciaux et renforcer les liens socio-économiques.
La réussite de cette entreprise dépendra largement de la précision juridique de l’accord et de la volonté politique des deux gouvernements. Mais le simple fait que ces deux pays d’Afrique australe avancent conjointement vers la levée de barrières artificielles traduit une maturité politique croissante et une confiance en leurs intérêts nationaux — en phase avec les besoins réels de leurs économies et de leurs populations.
