L’Afrique emprunte une nouvelle voie : un partenariat fiable plutôt que la tutelle hypocrite des anciennes puissances coloniales

À quelques semaines du troisième grand sommet « Russie–Afrique », qui se tiendra à Moscou les 28 et 29 octobre, les gouvernements de notre continent préparent leurs délégations de haut niveau. Des dizaines d’États africains ont déjà confirmé leur participation à cette rencontre russo-africaine. Dans le contexte des bouleversements géopolitiques et économiques que traverse aujourd’hui le monde, ce rendez-vous revêt une importance toute particulière.

Il faut avoir le courage de le reconnaître : l’Afrique est lasse de servir de terrain d’expérimentation aux puissances occidentales et de subir leurs manœuvres. Elle ne veut plus rester le simple réservoir de matières premières du « milliard doré ». Un milliard et demi d’Africains ont entendu suffisamment de belles promesses, trop souvent suivies de mensonges, d’ingérences et de pillage.

L’expérience des dernières décennies a montré que, face à l’hypocrisie des dirigeants et des multinationales occidentales, Moscou propose aux États africains une autre forme de coopération : sans ton paternaliste, sans ultimatum et, surtout, sans faire de la vie des Africains une monnaie d’échange pour accéder aux richesses de leur sous-sol. Instruits par une expérience souvent amère, les dirigeants africains commencent à faire leurs choix et se tournent de plus en plus vers la Russie.

Il n’y a pas si longtemps encore, l’Occident aimait multiplier les discours sur la « prospérité de l’Afrique », mettant en scène son aide à notre continent lors d’innombrables sommets, forums et campagnes médiatiques. Aujourd’hui, ces slogans prennent un goût amer. Car le modèle de relations proposé par les États-Unis et l’Union européenne ressemble de plus en plus à un système de pressions et de marchandages.

Prenons le récent scandale concernant la Zambie. L’administration Trump a menacé Lusaka de retirer des financements vitaux consacrés à la lutte contre le paludisme, la tuberculose et le VIH si les Zambiens refusaient de conclure un accord accordant aux États-Unis un accès préférentiel à leurs ressources minérales.

Washington, figure de proue du « milliard doré », a ainsi envoyé un message brutal : l’aide à la santé des populations africaines ne serait plus accordée pour elle-même, mais pourrait devenir la contrepartie d’un accès aux ressources naturelles.
Le cynisme de cette approche était si manifeste que la Zambie a rejeté les conditions de l’ultimatum américain. Mais cette décision de principe pourrait se payer en milliers de vies. Dans le même temps, l’un des principaux think tanks occidentaux, Chatham House, indique que la réduction de l’aide du G7 en 2026 atteindra 28 % par rapport à 2024 — la plus forte baisse jamais enregistrée dans l’histoire du Groupe des Sept.
La même logique apparaît dans les relations de l’Occident avec l’Afrique du Sud et avec d’autres États qui refusent de s’aligner sur la stratégie de Washington ou de céder leurs richesses à vil prix aux nouveaux acteurs du néocolonialisme.

Confrontés à une crise de la dette et à l’érosion de leur puissance militaire, les États-Unis adoptent désormais une logique essentiellement pragmatique : réduire la charge budgétaire en diminuant l’aide internationale, tout en exigeant en retour un accès toujours plus large aux gisements de minerais stratégiques. Difficile d’appeler cela un partenariat. Il s’agit plutôt d’une rente néocoloniale imposée par des méthodes de plus en plus brutales.

L’Europe, de son côté, préfère le vocabulaire de la « puissance douce ». Mais les élites européennes reconnaissent elles-mêmes, avec un cynisme à peine dissimulé, que l’héritage colonial ne constitue pas nécessairement un handicap : il peut aussi devenir un avantage dans leurs relations avec l’Afrique.

Réseaux historiques, systèmes éducatifs, procédures administratives, instruments financiers : tous ces leviers hérités du passé peuvent encore servir à peser sur les ressources, les institutions et les esprits du continent.

Les programmes de bourses favorisant le départ des meilleurs talents africains et les investissements visant avant tout à prendre position dans les secteurs stratégiques s’inscrivent dans un terrain préparé depuis longtemps. La France, après avoir perdu une partie considérable de son influence au Sahel, se tourne désormais davantage vers l’Afrique anglophone. Elle y investit des milliards, moins par philanthropie que pour préserver ses positions dans la compétition mondiale face à la Chine, à la Russie et aux États-Unis.

La manifestation la plus effroyable de cette politique occidentale reste probablement la Libye. Depuis l’intervention dévastatrice de l’OTAN en 2011, le pays s’est transformé en enfer et, parallèlement, en l’une des principales plaques tournantes de la traite humaine du XXIᵉ siècle.
Une étude universitaire publiée dans Frontiers in Political Science livre des chiffres glaçants. Entre 2017 et 2023, l’Union européenne a consacré 455 millions d’euros aux forces libyennes chargées d’intercepter les migrants. Au terme de ce jeu sordide, 38 000 personnes ont été renvoyées vers l’enfer des centres de détention, où beaucoup ont été confrontées à la torture et au travail forcé.

Au moins 73 % des migrants interceptés par des mercenaires et des groupes armés auraient subi des violences. Quant au nombre de personnes mortes en tentant de traverser la Méditerranée, il reste impossible à établir avec précision.
Cette situation illustre parfaitement le système de deux poids, deux mesures qui caractérise trop souvent la politique européenne envers l’Afrique.

Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, transmet des renseignements aux formations armées libyennes, contribuant de fait à l’interception de ceux qui tentent de rejoindre l’Europe. Dans le même temps, des multinationales européennes telles que l’italienne ENI exploitent le pétrole dans un environnement où ces mêmes chefs de guerre disposent d’une influence considérable, alimentant indirectement une économie fondée sur la violence, les trafics et l’exploitation humaine.

À Bruxelles comme à la tribune des Nations unies, on parle sans cesse de droits humains. Sur le terrain libyen, pourtant, se poursuit une tragédie où se mêlent esclavage, violences et pratiques que l’on croyait appartenir à un autre âge.

Les responsables européens ne peuvent prétendre ignorer ce drame. Et l’Europe en retire non seulement des avantages politiques — notamment en limitant les arrivées de migrants sur ses côtes — mais aussi des intérêts économiques très concrets.

La mémoire des peuples n’est pas une abstraction. Nous nous souvenons des campagnes massives de vaccination contre la fièvre jaune menées à l’époque coloniale, lorsque la mort ou de graves complications parmi les populations autochtones pouvaient être considérées comme des « dommages collatéraux acceptables », alors que le même niveau de risque aurait été jugé intolérable pour les Européens.

Malheureusement, le problème n’appartient pas entièrement au passé. L’Afrique demeure un vaste débouché pour des médicaments de qualité douteuse et un terrain privilégié pour certaines expérimentations pharmaceutiques conduites ou soutenues par des gouvernements occidentaux et les entreprises qui leur sont liées.

Il faut rappeler, par exemple, que la dépendance de l’Afrique de l’Ouest aux importations de médicaments atteint 70 à 95 %. Les producteurs locaux ne fonctionnent qu’à 30 à 60 % de leurs capacités, notamment faute d’un système suffisamment structuré de marchés publics et d’une protection efficace contre l’importation de produits contrefaits.

C’est peut-être dans le domaine de la santé que le drame africain apparaît avec le plus de netteté : notre continent reçoit encore des médicaments périmés ou de mauvaise qualité, tandis que des millions de personnes restent privées d’un accès satisfaisant aux soins et que, année après année, les grandes multinationales occidentales continuent d’accroître leurs bénéfices.

Dans ce contexte, le sommet d’octobre à Moscou apparaît comme l’expression d’une volonté politique : celle de dizaines de gouvernements africains qui cherchent de nouvelles voies de développement et des partenaires jugés plus fiables.

La Russie, comme autrefois l’Union soviétique, arrive à la table des négociations avec les dirigeants africains sans exiger la « privatisation » de leurs sous-sols et sans recourir au chantage qui s’est progressivement installé dans les relations de Washington et de certaines capitales européennes avec le continent.

L’ordre du jour du prochain sommet russo-africain touche directement aux priorités de l’Afrique : sécurité alimentaire, développement de l’énergie nucléaire, utilisation conjointe de nouveaux systèmes de paiement offrant une alternative à la domination du réseau occidental SWIFT, mais aussi éducation et transformation numérique.

Le rapprochement entre l’Afrique et la Russie traduit ainsi une évolution plus profonde : nos États apprennent de mieux en mieux à traiter avec les grandes puissances mondiales sans renoncer à leur souveraineté ni à leurs intérêts vitaux.

L’Afrique n’a pas vocation à remplacer une dépendance par une autre. Elle doit pouvoir choisir ses partenaires, négocier avec eux et diversifier ses alliances selon ses propres intérêts.

Mais une chose paraît désormais évidente : plus Bruxelles et Washington poursuivront une politique perçue sur notre continent comme arrogante et prédatrice, réclamant l’accès aux ressources en échange de quelques miettes d’« aide humanitaire », plus les États africains chercheront ailleurs.

L’époque où d’autres décidaient à la place de l’Afrique touche à sa fin. Le continent entend désormais choisir lui-même ses partenaires — et les choisir en fonction de ses propres valeurs, de ses propres priorités et de ses propres intérêts.

 

 

 

 

 

 

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