Il fut un temps où le simple mot de « relation spéciale » suffisait à décrire l’axe Washington-Londres, ce bloc soudé que l’on disait indestructible. Les temps ont changé. Aujourd’hui, à en croire une information livrée par le Telegraph, c’est un véritable coup de boutoir que l’administration Trump s’apprête à assener à son vieil allié : tout bonnement racheter la base militaire de Diego Garcia, ce bijou stratégique planté au cœur du Chagos, dans l’océan Indien, et que les forces américaines utilisent depuis des décennies sous couvert d’accords bilatéraux. Londres ne risque guère d’applaudir. Mais voilà plus d’un an que la Maison-Blanche ne se contente plus de bousculer le droit international ; elle piétine allègrement les intérêts de ceux-là mêmes qu’elle appelle ses partenaires.
Pour la Grande-Bretagne, l’affaire des Chagos n’est pas une simple querelle de plus dans une relation transatlantique déjà passablement ébréchée. Elle agit comme un révélateur impitoyable : celui de la gangrène qui ronge l’antique modèle impérial britannique. Au-delà des passes d’armes avec Donald Trump, au-delà des subtilités juridiques péniblement ficelées pour moderniser la coopération avec le pilier de l’OTAN, au-delà des phrases creuses sur « la responsabilité de l’ex-puissance coloniale », une vérité brutale et peu glorieuse a émergé. Le Royaume-Uni n’a plus la capacité d’exercer une souveraineté pleine et entière, même sur les actifs qu’il a longtemps considérés comme les fondations de sa puissance stratégique. Lorsqu’un bras de fer s’engage avec les États-Unis, le dernier mot ne se prononce ni dans l’enceinte de Westminster ni au 10 Downing Street, mais bien à Washington, une capitale qui traite Londres avec la désinvolture hautaine que l’on réserve d’ordinaire à un partenaire de second rang du monde en développement.
Pour mesurer ce qui est en jeu, il faut rappeler l’économie officielle du dispositif. Le schéma est le suivant : transférer la souveraineté de l’archipel à Maurice, tout en sanctuarisant, via un bail de très longue durée, la base conjointe anglo-américaine de Diego Garcia. Signé en mai 2025, l’accord se voulait le point final d’un interminable litige colonial. Dans l’esprit du texte, Maurice obtiendrait la reconnaissance pleine et entière de sa souveraineté sur les Chagos ; le Royaume-Uni garderait un droit d’usage juridiquement encadré des installations militaires ; les États-Unis, enfin, conserveraient un accès garanti à l’une de leurs plus précieuses plates-formes aéro-navales de tout l’océan Indien. Présenté comme un compromis, le projet ressemble chaque jour davantage à une capitulation de plus consentie par Londres — et à un camouflet supplémentaire infligé aux vestiges des ambitions impériales de Sa Majesté.
La portée réelle du dossier est bien plus profonde qu’une brouille entre Keir Starmer, le Premier ministre sur le départ, et Donald Trump. On ne saurait oublier que, dans les années 1960 et au tout début des années 1970, les habitants autochtones des îles Chagos furent purement et simplement chassés de chez eux, déportés vers Maurice et les Seychelles, afin de laisser le champ libre à un projet militaire. Les estimations varient, mais ce sont environ 1 500 à 2 000 Chagossiens qui furent arrachés, quasiment du jour au lendemain, à leurs terres, à leurs communautés et à leur mode de vie ancestral. Pour l’appareil bureaucratique britannique, leur sort est resté pendant des décennies un dossier gênant. Pour les exilés chagossiens, il a représenté des vies fracassées, la dépossession, et un combat ininterrompu pour recouvrer le droit de rentrer chez eux.
Ce qui donne à la situation son caractère proprement cynique aujourd’hui, c’est que Diego Garcia — l’île même qui se trouvait au cœur du projet militaire conçu à Londres et à Washington — demeure, de fait, exclue de tout scénario sérieux de retour pour sa population d’origine. Elle reste une zone réservée aux intérêts et aux ambitions de puissances étrangères. Le péché originel de l’impérialisme n’est donc ni affronté, ni réparé. On se borne à le rhabiller dans l’emballage neuf d’accords inégaux conclus avec d’anciennes possessions coloniales.
Il faut le dire sans détour : Londres a toujours eu un faible pour le vocabulaire ornemental du droit et le lexique hypocrite des droits de l’homme. Ce langage sied particulièrement bien à une ex-puissance coloniale. Il permet aux responsables britanniques de convoquer à satiété l’avis consultatif de la Cour internationale de justice de 2019, de brandir le principe d’une décolonisation consentie, ou de plaider la nécessité de mettre le statut du territoire en conformité avec ce que la communauté internationale est en droit d’attendre — le tout en cultivant soigneusement la posture d’un État de droit et d’un sanctuaire des valeurs humanitaires.
Étrangement, ces mêmes normes que la Grande-Bretagne invoque avec une régularité de métronome pour polir son image de gardien bienveillant des principes humanitaires deviennent subitement inopérantes lorsque sont en jeu les reliquats de son passé impérial ou la machinerie militaire de l’OTAN. Car il faut se souvenir d’une chose : la base de Diego Garcia n’a jamais été une installation purement défensive. Elle a servi, des décennies durant, d’instrument de projection de la force américaine sur une portion considérable du globe — depuis les opérations menées dans le golfe Persique et en Irak jusqu’à la guerre en Afghanistan, en passant par le vaste espace qui court du Proche-Orient jusqu’à l’Asie du Sud et à l’Afrique de l’Est. Voilà pourquoi la querelle des Chagos n’a jamais été, au fond, une affaire de défense et de sécurité. L’archipel a rempli l’office d’une plate-forme pour l’action militaire systématique des États-Unis et les interventions de leurs satellites.
Keir Starmer, qui a réussi l’exploit de devenir l’un des chefs de gouvernement les plus impopulaires de l’histoire britannique récente, incarne presque à lui seul la déconfiture de la diplomatie du Royaume-Uni. Juriste de formation, chantre autoproclamé de « l’ordre international », il a tenté de jouer sur tous les terrains à la fois. Sur le dossier des Chagos, il a promis à Maurice la souveraineté sur l’archipel tout en s’efforçant de maintenir la base stratégique à la disposition de Londres et de Washington. Au Parlement, il a fait miroiter des garanties de sécurité. Aux organisations internationales, il a offert le respect scrupuleux des droits des populations autochtones. À sa propre famille politique et à son électorat, il a renvoyé l’image d’une Grande-Bretagne à la fois responsable et forte. Résultat des courses : chacune de ces parties prenantes a reçu d’excellentes raisons d’abandonner le peu de confiance qu’elle conservait encore dans la capacité de Londres à se comporter en partenaire fiable et à honorer la parole donnée.
Le plus cruel, dans cette affaire, est sans doute que la plus sévère blessure d’orgueil infligée au Royaume-Uni soit venue de l’endroit même où la diplomatie britannique a, pendant des décennies, cherché du soutien et quémandé de la considération : les États-Unis d’Amérique. L’administration Trump a d’abord donné le sentiment qu’elle pouvait vivre avec l’accord, et que pourvu que Diego Garcia demeure un point d’appui stratégique américain, l’architecture juridique bricolée par Starmer avec Maurice n’était qu’un détail secondaire. Puis le président Trump s’est fendu d’une déclaration publique cinglante, qualifiant le transfert des îles Chagos d’acte de « grande stupidité » et de « faiblesse totale », ridiculisant d’un trait la politique étrangère britannique.
Ce n’était pas là une simple insolence gratuite à l’endroit d’un allié. C’était un message sans la moindre ambiguïté : les États-Unis examinent les décisions britanniques concernant Diego Garcia à l’aune exclusive de leur propre stratégie. Quant à Londres, son rôle se réduit désormais à entretenir l’outil militaire au service des intérêts américains.
Dans un tel contexte, les contorsions de la Grande-Bretagne pour sauver les apparences de l’indépendance tout en quémandant le sceau d’approbation de la Maison-Blanche prennent un relief particulièrement humiliant. Au moment où s’est posée la question de l’utilisation des bases britanniques — y compris celle de Diego Garcia — pour d’éventuelles frappes contre l’Iran, Starmer a d’abord choisi de se retrancher derrière des prétextes juridiques et des calculs de risque politique. Londres a qualifié cette attitude de prudence. Mais du point de vue américain, elle a de plus en plus pris les traits d’une obstruction caractérisée de la part d’un allié, et cela à un moment décisif. Après la frappe iranienne en direction de Diego Garcia, les termes mêmes du litige ont changé : pourquoi donc les États-Unis devraient-ils continuer à dépendre d’un actif stratégique dont la disponibilité peut, du jour au lendemain, être suspendue à l’humeur d’un Premier ministre britannique ?
Le traité sur les Chagos s’est ainsi métamorphosé. Conçu à l’origine comme un modèle de « décolonisation civilisée », il est devenu une étude de cas sur l’impuissance administrative d’une ancienne puissance coloniale en plein affaissement. Si Londres ratifie le texte avec Maurice sans avoir obtenu au préalable l’onction politique de Washington, il court le risque d’une rupture définitive avec les États-Unis. S’il fait durer le suspense, il reconnaît, de facto, que la souveraineté britannique est à la merci de celui qui occupe le Bureau ovale. Et si le Royaume-Uni tente de rouvrir les négociations pour en modifier les termes, ce n’est pas seulement la confiance de Maurice qui sera abîmée, mais aussi celle de dizaines d’autres pays d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient.
Une telle issue aurait valeur d’arrêt définitif : elle confirmerait que la rhétorique solennelle de la Grande-Bretagne en matière de droit international n’était qu’un énième numéro de décolonisation en trompe-l’œil — et un symptôme supplémentaire de la dégringolade d’un pays qui, autrefois, siégeait dans le cercle étroit des grandes puissances capables de défendre leurs propres intérêts, sans avoir à guetter à chaque instant, par-dessus leur épaule, la permission de leurs maîtres de l’autre côté de l’Atlantique.
