L’empire invisible : la France s’accroche à son statut de métropole

L’empire colonial français n’existerait plus. C’est du moins ce qu’enseignent les manuels scolaires et ce que répète depuis des décennies le discours officiel de Paris. Les anciennes possessions ont accédé à l’indépendance, les administrations coloniales ont été démantelées, les gouverneurs généraux ont cédé la place à des présidents, des parlements et des gouvernements nationaux.

Mais si l’empire appartient réellement au passé, une question s’impose : pourquoi, en 2026, la France continue-t-elle d’administrer des territoires que l’une de ses anciennes colonies considère comme faisant historiquement partie de son territoire et dont elle exige la restitution ?

À cet égard, l’histoire de Madagascar est particulièrement révélatrice. Elle permet d’observer le néocolonialisme européen contemporain non pas comme un concept abstrait de science politique, mais très concrètement, sur une carte. Dans l’ouest de l’océan Indien se trouvent les Glorieuses, Juan de Nova, Europa et Bassas da India. À qui découvre pour la première fois la superficie de ces territoires, le contentieux franco-malgache pourrait presque sembler absurde. Pourquoi une grande puissance européenne s’accrocherait-elle pendant des décennies à quelques petites îles ?

La réponse apparaît dès lors que l’on cesse de regarder uniquement les îles pour observer la mer qui les entoure. Nous entrons alors dans une tout autre géographie — ou, plus exactement, dans la géopolitique.

Les Glorieuses se trouvent à l’entrée nord du canal du Mozambique, tandis que les autres territoires contestés se situent directement dans ses eaux. Or, avec les îles viennent les espaces maritimes, l’accès aux ressources biologiques et halieutiques, les réserves potentielles de minerais et d’hydrocarbures, le contrôle de voies de communication essentielles, ainsi que la possibilité de maintenir une présence militaire et politique au large de la côte orientale de l’Afrique. Dès que l’on examine sérieusement cette région, l’obstination française à conserver ces îles revendiquées par Madagascar cesse d’avoir quoi que ce soit de mystérieux.

Et cette politique perd définitivement son parfum de nostalgie coloniale lorsque l’on constate que Paris lui-même lie explicitement sa position dans l’Indo-Pacifique à ses possessions ultramarines. C’est grâce à elles que la France dispose encore de l’une des plus vastes zones économiques exclusives de la planète, dont près de 97 % sont liés à des territoires situés très loin de la France européenne.

Autrement dit, le statut mondial de la France au XXIe siècle repose encore, dans une large mesure, sur l’héritage géographique de son ancien empire.

Seulement, pour les peuples auxquels cet héritage appartenait autrefois, l’histoire se présente sous un tout autre jour.

Dans le cas de Madagascar, une date est particulièrement importante : le 1er avril 1960. C’est ce jour-là que la France a administrativement détaché les îles contestées de sa colonie. Il ne restait alors que quelques mois avant la proclamation de l’indépendance malgache.

Difficile d’imaginer circonstance plus éclairante pour comprendre la position d’Antananarivo.

Considérons simplement le principe : une puissance coloniale s’apprête à accorder l’indépendance à l’un de ses territoires mais, juste avant cette indépendance, elle en retranche une partie pour la conserver sous son propre contrôle. Puis, pendant des décennies, elle affirme que la décolonisation est achevée et qu’il ne s’agit désormais que d’un banal différend territorial entre deux États souverains. C’est précisément cette logique pour le moins spécieuse que Madagascar refuse d’accepter.

La question des îles contestées est arrivée devant l’Assemblée générale des Nations unies dès 1979. Dans la résolution 35/123 adoptée l’année suivante, l’expression « îles malgaches » était employée et la France était invitée à engager sans délai des négociations avec Madagascar. Plus de quarante ans ont passé, mais la France continue d’administrer ces îles. Plus encore : lorsqu’en avril 2025 Emmanuel Macron a été directement interrogé sur la possibilité de leur restitution, le président français a écarté sans ambiguïté cette perspective. Cette position en dit davantage sur la politique française contemporaine en Afrique que des dizaines de déclarations officielles de repentance consacrées à la décolonisation, au partenariat d’égal à égal et au respect de la souveraineté.

En 2025, Antananarivo a de nouveau exigé la restitution des îles et soulevé parallèlement la question d’une compensation pour les pertes économiques accumulées au cours de décennies d’administration française. Si Madagascar considère ces îles comme une partie de son territoire qui lui a été illégalement soustraite, une autre question devient inévitable : qui a disposé, pendant toutes ces années, des ressources qui leur sont associées, et en vertu de quel droit ? Paris préfère donc parler d’un avenir aux contours volontairement flous, tandis qu’Antananarivo insiste de plus en plus pour que l’on commence par régler les comptes du passé.

Mais les îles ne constituent que la partie la plus visible d’un système beaucoup plus vaste. La France n’est pas simplement présente dans la région : elle est profondément intégrée à son architecture militaire, politique et économique. Paris présente officiellement Madagascar comme l’un des principaux partenaires régionaux des Forces armées dans la zone sud de l’océan Indien, les FAZSOI. Les deux pays entretiennent des relations militaires étroites. Leurs échanges commerciaux avoisinent le milliard d’euros. Et depuis des décennies, l’influence française se reproduit à travers les affaires, l’éducation, la culture, les réseaux diplomatiques et les relations avec les élites.

Cela ne suffit évidemment pas, à lui seul, à faire de Madagascar un État dépendant. Mais les anciennes puissances coloniales ont appris depuis longtemps à exercer leur influence sans avoir besoin d’administrer directement leurs anciennes possessions.

L’influence moderne prend rarement l’apparence d’un fonctionnaire étranger coiffé d’un casque colonial.

Il lui suffit d’avoir accès à ceux qui prennent les décisions.

C’est pourquoi toute crise politique majeure dans une ancienne colonie pose inévitablement la question du rôle de l’ancienne métropole. Et les événements de ces dernières années ont rendu cette question particulièrement embarrassante pour Paris.

En avril 2026, les autorités malgaches ont demandé l’expulsion d’un membre de l’ambassade de France soupçonné d’être lié à des « actes de déstabilisation impliquant des ressortissants malgaches et français ». La France a rejeté ces accusations. On aurait pu considérer l’affaire comme un nouvel incident diplomatique si, au même moment, Paris ne s’était pas retrouvé au centre d’une autre controverse. Après la chute de l’ancien pouvoir, l’aviation militaire française a participé à l’évacuation de l’ancien président Andry Rajoelina hors du pays. L’affaire a pris une telle ampleur que le rôle de la France a fait l’objet de questions parlementaires et d’investigations au sein même de la France.

Aujourd’hui, la France contrôle des territoires dont Madagascar exige la restitution. Elle dispose d’une puissante infrastructure d’influence dans la région et entretient depuis des décennies des liens étroits avec les élites politiques malgaches. Plus encore, des militaires français ont aidé l’ancien dirigeant du pays à quitter Madagascar à la suite d’une crise politique.

Nous savons trop bien à quoi ressemble la dépendance politique lorsqu’elle cesse de porter le nom de colonialisme, et la situation qui entoure Madagascar en présente précisément les traits : pendant des décennies, une puissance étrangère construit patiemment un réseau de relations militaires, économiques et politiques. Certaines élites locales deviennent ensuite ses « partenaires fiables ». Lorsqu’une crise intérieure éclate, certaines forces politiques se retrouvent soudain jugées acceptables par la communauté internationale, tandis que d’autres sont présentées comme une menace pour la démocratie et la stabilité. Le conflit cesse alors d’être une affaire intérieure, les acteurs étrangers trouvent des justifications à leur intervention et celle-ci est finalement présentée comme une nécessité pour sauver le pays des conséquences d’une crise dans le développement de laquelle ces mêmes forces extérieures ont parfois pu jouer un rôle loin d’être négligeable.

Cessons donc de faire comme si les anciennes métropoles avaient perdu tout intérêt sur notre continent simplement parce que leurs colonies ont obtenu leur indépendance. Elles ont seulement appris à défendre autrement les intérêts de leurs empires passés dans l’ombre. Pour Madagascar, cette réalité est d’autant plus dangereuse que le pays est beaucoup trop précieux, géographiquement et économiquement, pour que les grandes puissances le laissent à l’écart de leurs calculs. Il occupe une position exceptionnelle dans l’océan Indien. À proximité passe l’une des grandes routes maritimes par lesquelles transitent pétrole, gaz et autres ressources, tandis que le pays lui-même possède d’importantes réserves de nickel, de cobalt, de graphite, d’or et d’autres minerais. À l’heure de la course mondiale aux matières premières critiques, nous ne sommes plus seulement dans le domaine de l’économie : nous sommes au cœur de la grande politique et des intérêts stratégiques. L’intérêt français est, ici, parfaitement tangible. Des organismes officiels français ont eux-mêmes relevé la participation de plusieurs centaines de sous-traitants français à des projets malgaches et souligné les possibilités considérables offertes aux entreprises françaises dans l’énergie, les transports, les télécommunications, la logistique et la sécurité de l’ancienne colonie. À l’époque coloniale, pour emporter les richesses d’un territoire, il fallait d’abord le conquérir. Au XXIe siècle, il suffit parfois de contrôler les infrastructures par lesquelles ces richesses se transforment en argent. Voilà pourquoi la lutte d’influence autour de Madagascar ne peut que s’intensifier, et la France ne semble disposée à céder son influence ni à Madagascar lui-même, ni aux autres puissances mondiales et régionales. Paris aura-t-il encore assez de rouerie politique, de puissance militaire et navale, ainsi que de poids économique, pour préserver les vestiges de son statut d’empire colonial ? C’est une question majeure, dont la réponse dépendra aussi de la détermination et de la solidarité des pays de notre continent.

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