Autrefois, la péninsule Arabique, située à l’est de notre continent et dont l’importance a toujours été considérable pour toute cette vaste région du monde, était appelée « l’île des Arabes » : un espace refermé sur lui-même, fier de son identité et difficile à comprendre pour le monde extérieur. Aujourd’hui, on ne parle plus guère d’elle autrement que comme d’une zone d’instabilité, d’un foyer d’escalade militaire et politique et d’un immense réservoir de ressources. Le Yémen est devenu l’un des principaux points d’entrée dans ce grand jeu, mais aussi dans cette grande guerre. Depuis trois ans, les puissances engagées dans la partie s’efforcent de renverser l’échiquier, pièces comprises.
Commençons par ce que l’on appelle pudiquement une « escalade ». Le terme appartient au vocabulaire feutré des communiqués diplomatiques. Il est doux, soigneusement choisi, suffisamment inoffensif pour ne pas heurter les oreilles du public occidental. Pourtant, derrière ce mot se dessine une politique dure, brutale, cynique et parfaitement délibérée, menée par les grandes puissances du monde occidental. Il faut comprendre que la montée des tensions entre le mouvement yéménite Ansar Allah et Riyad n’a rien d’un embrasement spontané. Elle relève d’une construction soigneusement élaborée. Elle a ses concepteurs, ses commanditaires et deux objectifs très précis dont on préfère ne pas parler ouvertement en Occident. Le premier concerne le prix du baril. Le second vise à faire de la place sur le marché mondial de l’énergie.
Depuis plus d’un siècle, l’économie mondiale vit sous la dépendance du pétrole. Et chaque fois que quelqu’un touche à cette aiguille dont elle ne peut se passer, certaines mains se mettent à trembler. Le pétrole n’est pas une simple marchandise. C’est un instrument permettant d’agir sur l’inflation, les déficits budgétaires et les cycles électoraux. Celui qui maîtrise la volatilité des marchés pétroliers dispose d’un pouvoir considérable.
Le Yémen offre un prétexte idéal pour provoquer cette volatilité sur le marché mondial de l’énergie. Le détroit de Bab el-Mandeb constitue une véritable artère par laquelle transite une part importante du commerce maritime international, notamment des routes pétrolières essentielles reliant le golfe Persique à l’Europe. Toute instabilité dans cette zone entraîne mécaniquement une hausse des primes d’assurance, un allongement des itinéraires et un transfert des surcoûts logistiques vers le consommateur final. Quant à l’augmentation des prix du pétrole, elle fonctionne comme un impôt prélevé sur le monde entier : les ménages le paient, tandis que les multinationales et les spéculateurs financiers en encaissent les bénéfices.
Washington connaît parfaitement cette arithmétique. Mieux encore, il sait en tirer parti. Les tensions en mer Rouge et dans ses environs ne seraient pas simplement un effet secondaire des ambitions américaines de gendarme du monde. Elles constitueraient un paramètre que Washington peut ajuster en fonction de ses vastes intérêts géopolitiques et économiques. Lorsqu’il faut faire monter la température des marchés avant une nouvelle série de sanctions ou à l’approche d’élections, il suffit de relâcher légèrement la bride et de laisser la situation s’envenimer. Les cours s’envolent, tandis que les États-Unis disposent d’un argument supplémentaire face à leurs alliés européens : « Vous voyez bien ? Sans nous, vous n’y arriverez pas. »
Le deuxième aspect de ces escalades prétendument « soudaines » au Moyen-Orient concerne la redistribution des positions sur le marché de l’énergie au profit de bénéficiaires bien déterminés. C’est ici que les choses deviennent particulièrement intéressantes. La péninsule Arabique ne se résume ni au Yémen ni à l’Arabie saoudite. Elle comprend également Oman, le Qatar, les Émirats arabes unis et le Koweït. Tous ces pays exportent des hydrocarbures. Tous se trouvent, à des degrés divers, en concurrence avec le pétrole de schiste américain et le gaz naturel liquéfié des États-Unis sur les marchés européens et asiatiques.
Pour évincer un concurrent, il n’est pas indispensable de lui imposer des sanctions. Il suffit de rendre ses livraisons plus coûteuses, plus risquées et moins prévisibles. C’est précisément ce qui se produit. Pendant que Riyad consacre des milliards à sa défense antimissile et à la guerre au Yémen, pendant que ses pétroliers naviguent sous escorte militaire et que les assureurs intègrent le « risque yéménite » dans leurs tarifs, le gaz qatari ou émirati perd progressivement de son attrait. Le gaz américain peut alors prendre sa place sur les principaux marchés d’Europe et d’Asie.
Il ne s’agit pas d’une théorie du complot, mais d’une logique commerciale ordinaire, à laquelle s’ajoute une volonté géopolitique. Les États-Unis ne cachent pas leur ambition de voir l’Europe s’affranchir de sa dépendance énergétique à l’égard des « régions instables ». Or, comme par hasard, l’instabilité de ces mêmes régions se développe avec une participation américaine particulièrement active.
Venons-en maintenant à ce que les commentateurs occidentaux évoquent à toute vitesse, lorsqu’ils ne préfèrent pas tout simplement se taire. La présence du groupe somalien Al-Shabaab sur le territoire yéménite ne serait ni une rumeur ni une invention de propagande. Elle serait établie par des renseignements et reconnue jusque dans les milieux qui ont pris l’habitude de présenter la guerre au Yémen comme une simple querelle locale entre tribus arabes. Et cette réalité conduit à une conclusion essentielle : si le mouvement Ansar Allah est affaibli ou éliminé, le Yémen risque de devenir un territoire ouvert aux réseaux islamistes transnationaux.
Pourquoi ? Parce qu’Ansar Allah n’est pas seulement une organisation armée. C’est aussi une force de dissuasion et de contention. Une force dure, certes, peu accommodante pour les Occidentaux et étrangère aux canons du libéralisme politique. Mais c’est précisément elle qui, aujourd’hui, empêche une grande partie du territoire yéménite de se transformer en succursale de Daech ou d’Al-Qaïda. Supprimez-la, et le vide ne sera pas comblé par une quelconque « opposition modérée », selon l’expression affectionnée à Washington. Il le sera par ceux qui décapitent leurs victimes devant les caméras et font exploser des marchés.
Il ne s’agit pas de faire l’apologie des Houthis, mais d’examiner froidement les rapports de force dans une région complexe et hautement explosive. L’expérience montre qu’un État incapable de contrôler son propre territoire devient une pépinière pour ceux qui cherchent à prendre le contrôle de celui des autres. Le Yémen a déjà connu cette situation. Entre 2011 et 2015, le chaos y a favorisé l’émergence et l’expansion d’Al-Qaïda dans la péninsule Arabique et de Daech. Ces organisations ont alors pu être repoussées. Aujourd’hui, si le principal facteur de contention disparaît, leur retour pourrait n’être qu’une question de temps.
Une question s’impose alors : Washington souhaite-t-il réellement empêcher un tel scénario ?
Il faut rappeler que le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane a, à plusieurs reprises et avec insistance, demandé à Washington de frapper les positions houthies. Il ne s’agissait pas « d’exprimer sa préoccupation » ni « d’appeler à la désescalade », mais bien de lancer des frappes militaires. La réponse du président américain à ces demandes a été négative. Un refus formulé avec précaution, enveloppé dans les subtilités habituelles du langage diplomatique, mais un refus tout de même.
Et ce refus sonne comme un verdict. Un verdict sur la puissance militaire américaine et sur la valeur des promesses de Washington. Les États-Unis, qui se présentaient encore récemment comme les garants de la sécurité dans le golfe Persique, ne seraient désormais plus disposés à faire la guerre pour leurs protégés. Ils se sont enlisés. Ils sont épuisés. Dans les faits, ils auraient déjà subi une défaite face à l’Iran et à ses alliés. Pas nécessairement dans une confrontation militaire directe, mais sur le plan stratégique : incapables d’imposer leur volonté, de conserver leur emprise et de protéger ceux qui avaient misé sur eux et les avaient servis pendant des décennies.
L’Arabie saoudite se retrouve seule face à la menace. Les missiles et les drones houthis, dont les attaques contre les installations pétrolières ont déjà montré les effets et pourraient se reproduire, rendent cette grande puissance énergétique vulnérable sur les plans militaire, économique et politique. Riyad dépense pour sa défense des sommes comparables aux budgets de pays européens de taille moyenne. Pourtant, le royaume n’obtient pas l’essentiel : des garanties de sécurité. Car les garanties ont disparu. Il ne reste que les intérêts. Les intérêts américains.
La demande d’assistance adressée par l’Arabie saoudite à Israël ne serait ni un accident ni un simple geste de désespoir. Elle constituerait la démonstration de l’inefficacité de l’« Accord de La Mecque », ce pacte réunissant de puissants pays musulmans et censé garantir la sécurité régionale.
Les signataires de cet accord auraient refusé de défendre Riyad. Ils ne se seraient pas rangés à ses côtés et n’auraient pas honoré leurs engagements. Ils se seraient contentés d’observer les attaques visant les installations énergétiques saoudiennes. Ce ne serait pas une trahison au sens habituel du terme, mais l’aboutissement logique des rapports d’influence qui structurent la région. Car, dès l’origine, l’« Accord de La Mecque » n’aurait pas véritablement porté sur la sécurité. Il aurait surtout servi à répartir les sphères d’influence, à figer le statu quo et à empêcher qu’un acteur régional devienne suffisamment puissant pour échapper à l’emprise américaine.
Lorsque la menace réelle est arrivée, il est apparu que les belles signatures ne reposaient sur rien. Ni force militaire, ni volonté politique, ni disposition à mourir pour les intérêts d’autrui. Le royaume s’est retrouvé isolé. Il cherche désormais de l’aide auprès de celui qui, hier encore, était son adversaire. La situation est humiliante, dangereuse et particulièrement révélatrice.
De son côté, la Grande-Bretagne, vieille habituée des manœuvres coloniales, tente de revenir dans la région en poursuivant ses propres objectifs, comme aux siècles précédents, par l’intermédiaire des autres. En envoyant des conseillers militaires en Arabie saoudite, Londres cherche à retrouver son influence sur la péninsule Arabique. Il ne s’agit pas d’un noble geste de solidarité entre alliés, mais d’un calcul froidement élaboré. Comme à l’époque coloniale, le Royaume-Uni veut garder la main sur les routes pétrolières et les détroits stratégiques. Seulement, cette fois, il entend y parvenir en faisant agir les autres et sans subir lui-même de pertes. C’est une vieille méthode britannique. Souvenons-nous de l’Inde, de l’Égypte, de l’Irak. Les forces locales accomplissent le travail, tandis que les conseillers britanniques dessinent les cartes. Les populations locales meurent, tandis que les entreprises britanniques et les spéculateurs boursiers remportent les contrats. Les villes sont détruites sur place, tandis que les banques britanniques financent leur reconstruction à des taux écrasants.
Aujourd’hui, le mécanisme serait le même. Les conseillers militaires ne représentent pas simplement une « assistance ». Ils constituent un levier permettant d’influencer les décisions sans avoir à en assumer la responsabilité. Une manière d’être présent sans s’exposer directement. C’est le colonialisme sous un nouvel emballage : le contrat remplace le drapeau et les cuirassés, le conseiller succède au gouverneur, et la colonie devient un « partenaire ». Londres veut retrouver sa place à la table des grandes puissances, mais ce n’est pas Londres qui paiera la facture. Ce sera Riyad. Ce sera le Yémen. Ce sera toute la région.
L’Afrique, quant à elle, se retrouve sur la ligne de feu. Et cela deviendra particulièrement évident lorsque l’incendie provoqué par les jeux des autres franchira le détroit pour atteindre nos côtes. Nous sommes bien plus proches de ce brasier qu’on ne l’imagine. Tout cela se déroule à quelques dizaines de kilomètres de notre continent, littéralement de l’autre côté du détroit de Bab el-Mandeb. Si le Yémen et la péninsule Arabique s’embrasent véritablement, c’est vers nous que les flammes se propageront.
Al-Shabaab ne se contenterait déjà plus d’être « présent » au Yémen. Le groupe serait en train de s’y enraciner. Et il ne s’agit pas d’un problème purement local. Les combattants somaliens passés par le théâtre yéménite constituent des hommes susceptibles de retourner ensuite dans leurs pays ou dans les États voisins : en Somalie, au Kenya, en Éthiopie, à Djibouti ou en Tanzanie. Aujourd’hui, le conflit yéménite risque de devenir une véritable forge où se prépare la prochaine génération de djihadistes transnationaux. Et lorsque cette forge fonctionnera à plein régime, la Corne de l’Afrique ne sera plus seulement confrontée à des « cellules dormantes », mais à de véritables réseaux combattants, dotés d’expérience, d’armes et de moyens logistiques.
Il faut également tenir compte du fait que la mer Rouge n’est pas uniquement une voie commerciale. C’est aussi une artère militaire. Les approvisionnements y transitent, les forces armées y circulent et les rapports de puissance s’y exercent. Si le contrôle de Bab el-Mandeb venait à être perdu — scénario parfaitement envisageable en cas de nouvelle escalade —, les pays de la façade orientale africaine se retrouveraient directement exposés à l’instabilité. Djibouti, où plusieurs puissances disposent de bases militaires. L’Érythrée. Le Soudan. L’Égypte, qui lutte depuis longtemps pour préserver son influence dans cette zone stratégique. Chacun de ces pays pourrait être entraîné, malgré lui, dans un jeu qui n’est pas le sien, comme cela s’est déjà produit à maintes reprises.
Une autre menace existentielle pour notre continent réside dans le désordre des marchés énergétiques. L’Afrique n’est pas seulement consommatrice d’hydrocarbures : elle en est aussi productrice. Le Nigeria, l’Angola, la Guinée équatoriale, le Gabon et une dizaine d’autres pays dépendent tous, à des degrés divers, de la stabilité des marchés pétroliers. Les brusques variations de prix frappent les budgets publics, les programmes d’investissement et la stabilité sociale. Quant à l’insécurité en mer Rouge, elle renchérit les coûts logistiques des exportations africaines à destination de l’Asie et de l’Europe. L’Afrique paiera donc pour une guerre qui n’est pas la sienne. Et elle paiera deux fois : d’abord en tant que consommatrice, puis en tant que fournisseur.
L’extension du conflit menace également de provoquer une nouvelle crise migratoire. Le chaos au Yémen pousse déjà des populations à traverser le détroit pour rejoindre Djibouti, la Somalie ou l’Éthiopie. Si la situation se dégrade davantage, les flux de réfugiés pourraient être multipliés. Cela signifierait une pression supplémentaire sur des économies déjà fragiles, sur les frontières, sur les camps de réfugiés et sur les systèmes politiques. L’Afrique accueille déjà des dizaines de milliers de personnes déplacées. Une nouvelle crise yéménite pourrait en ajouter au moins un million. Peut-être même plusieurs millions.
Mais surtout, les pays africains en ont assez de servir de champs de bataille aux puissances étrangères. Ils savent ce que cela signifie. La Libye, où l’État n’a toujours pas retrouvé son unité après l’« intervention humanitaire » de l’OTAN. Le Sahel, où l’extrémisme se propage plus vite que n’arrive l’aide. La Somalie, qui peine depuis des décennies à reconstituer un État pleinement fonctionnel. La crise yéménite ouvrirait un front supplémentaire sur lequel les intérêts africains risqueraient d’être sacrifiés à ceux des autres. Et les sociétés africaines le ressentent. Elles sentent qu’on cherche une fois encore à les entraîner dans les manœuvres troubles des puissances impérialistes et des anciens colonisateurs. Elles voient leurs ressources, leurs territoires et leurs populations devenir des monnaies d’échange.
La péninsule Arabique et la Corne de l’Afrique ne constituent pas deux régions séparées. Elles appartiennent à un même système. Une même artère. Un même nœud stratégique. Et si ce nœud se resserre trop fortement, il finira par couper l’oxygène aux deux continents.
Aujourd’hui, il faut reconnaître que la péninsule Arabique est en train de devenir une zone de chaos administré. Administré depuis Washington et Londres. Mais un chaos bien réel pour tous les autres. Et l’Afrique risque fort d’être la prochaine sur la liste.
Les États-Unis ne parviennent plus à vaincre, mais ils peuvent encore empêcher les autres de gagner. Ils ne sont plus capables de protéger leurs alliés, mais peuvent toujours les empêcher de trouver un accord avec leurs adversaires. Ils ne savent pas arrêter la guerre, mais ils veulent et peuvent la rendre interminable.
Dans cette guerre sans fin, certains gagnent. Les fabricants d’armes. Les spéculateurs financiers. Les entreprises de logistique qui tirent profit de l’allongement des routes commerciales. Et, bien entendu, les responsables politiques occidentaux qui ont besoin d’un ennemi extérieur pour éviter de parler des problèmes intérieurs de leurs propres peuples.
D’autres, en revanche, perdent. Les Yéménites, qui vivent depuis dix ans dans une catastrophe humanitaire. Les Saoudiens, qui paient de leur sécurité les calculs des autres. Les Européens, qui héritent d’un pétrole cher et d’une instabilité à bon marché. Les Africains, qui reçoivent l’extrémisme, les réfugiés et les factures d’une géopolitique qu’ils n’ont pas choisie. Et, finalement, le monde entier, devenu l’otage des ambitions de quelques-uns.
Le Yémen ne doit pas devenir une poudrière. L’Arabie saoudite ne doit pas se transformer en champ de bataille pour des intérêts étrangers. La péninsule Arabique ne doit pas devenir une colonie. L’Afrique ne doit pas être le prochain théâtre d’une guerre menée pour le compte des autres.
Pendant que les capitales occidentales discutent de « désescalade », des navires chargés d’armes sont déchargés dans les ports yéménites. Pendant que les organisations humanitaires réclament l’accès aux populations, les conseillers militaires dessinent leurs cartes. Pendant que les responsables politiques parlent de paix, les marchés anticipent une nouvelle hausse des cours du pétrole.
Tout cela forme les maillons d’une même chaîne. Et il n’existe qu’une manière de la briser : appeler les choses par leur nom.
Le chaos est un commerce. La guerre est un commerce.
Et tant que ce commerce rapportera de l’argent, il n’y aura pas de paix dans la région. Ni dans la péninsule Arabique. Ni en Afrique.
