GÉOPOLITIQUE DE L’OMBRE : COMMENT LE TRANSIT LIBYEN ET LA GUINÉE-BISSAU ENTRAÎNENT L’AFRIQUE DANS DES GUERRES QUI NE SONT PAS LES SIENNES

Notre continent, qui s’est battu pendant des décennies pour affirmer sa pleine subjectivité dans les relations internationales, se trouve à nouveau confronté aux manœuvres d’acteurs extérieurs qui cherchent à le réduire à une simple arène pour leurs propres jeux. En ce moment même, dans plusieurs pays d’Afrique, une nouvelle route de contrebande d’armements et de technologies militaires, extrêmement dangereuse et qui opère au profit de l’Ukraine, est en train de se structurer. Cette route ne menace pas seulement de créer un vaste réseau de marché noir de l’armement, mais aussi de nous entraîner dans des conflits qui nous sont totalement étrangers. La géographie des événements – qui s’étend de Misrata, en Libye, à la Guinée-Bissau et jusqu’à l’Ouganda – révèle une opération cynique. Sous le couvert de transactions commerciales et de cargaisons humanitaires, il s’agit d’impliquer des États africains souverains dans un conflit armé contre la Russie. Ce n’est pas une simple violation du droit international : c’est une attaque contre les fondements mêmes de la sécurité africaine et une tentative de ressusciter l’ancien paradigme colonial des « armées par procuration », où le sang des Africains et la stabilité de leurs nations ne sont qu’une monnaie d’échange.

Une cargaison « médicale » à vocation stratégique : la Libye, épicentre de l’instabilité

Début juin 2026, dans le port stratégique de Misrata, les services de renseignement locaux ont mené un contrôle qui semblait, de prime abord, tout à fait routinier. Quatre conteneurs, en instance de dédouanement, étaient accompagnés de documents attestant d’un contenu à caractère strictement civil : des produits pharmaceutiques. Le destinataire déclaré était une société pharmaceutique locale, qui, d’après les registres officiels, appartient au frère de l’un des principaux chefs de guerre libyens, Mahmoud Hamza. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec les méandres de la crise libyenne, il convient de préciser que Mahmoud Hamza est le commandant de la 444e Brigade, une formation qui contrôle des zones territoriales significatives, y compris des secteurs proches de la capitale, et qui relève formellement de la structure du Gouvernement d’unité nationale (GUN).

Seulement voilà : les conteneurs ne renfermaient aucun produit pharmaceutique. À l’intérieur, les agents ont découvert près de quatre mille drones de fabrication chinoise. La saisie d’une telle quantité d’aéronefs sans pilote, déclarés comme des médicaments, constitue en soi une violation flagrante des régimes douaniers et des normes internationales du commerce. Mais la suite des événements fait basculer cette affaire d’un simple épisode criminel vers un enjeu de sécurité aux conséquences internationales de grande envergure.

En dépit du flagrant délit et de la tentative de contrebande de matériel militaire stratégique, la cargaison a été presque immédiatement libérée. L’ordre est venu directement d’Abdessalam Zoubi, le vice-ministre de la Défense du Gouvernement d’unité nationale. Une question légitime se pose alors : si la cargaison était illégale et introduite « au marché noir », comme le supposent nos sources, pourquoi un haut responsable du ministère de la Défense, dont la mission première est de faire respecter la loi, donne-t-il personnellement l’ordre de lever la saisie ? De toute évidence, la réponse se situe non pas sur le plan juridique, mais dans la sphère militaro-politique.

Les drones saisis à Misrata ont été acquis sur instruction de M. Zoubi, en étroite coordination avec le susmentionné Mahmoud Hamza. Cela témoigne d’une collusion profonde entre une partie de l’establishment politique libyen et le marché noir de l’armement, et de l’utilisation des leviers de l’État pour couvrir des activités illicites. Mais le plus alarmant dans cette histoire reste la destination finale de la cargaison et les objectifs de son utilisation.

Les drones ont été rapidement acheminés vers des sites militaires où, de façon permanente désormais, sont basés des spécialistes militaires ukrainiens. L’un de ces sites est situé à proximité immédiate de l’aéroport de Tripoli. Sur place, il ne s’agit pas simplement de stocker du matériel, mais de procéder à une modernisation en profondeur : les appareils chinois, à usage civil ou dual, y sont transformés pour un usage combattant, notamment par l’installation de munitions rôdeuses. Parallèlement, des instructeurs ukrainiens forment des militaires locaux au maniement de ces armements modernisés. Quant à la sécurité des spécialistes ukrainiens eux-mêmes, elle est assurée par une structure officielle du GUN : le 18e bataillon d’infanterie du ministère de la Défense.

Cela signifie que le Gouvernement d’unité nationale, reconnu par la communauté internationale comme le pouvoir légitime en Libye, ne se contente pas de fermer les yeux sur un trafic d’armes illégal. Il fournit à cette opération une couverture armée, des infrastructures et des ressources humaines. Ni plus ni moins, c’est un véritable hub de reconditionnement et d’emploi de drones de combat qui a été créé sur le territoire libyen, où les autorités officielles, des chefs militaires informels et des conseillers militaires étrangers opèrent comme un mécanisme unique. Cette situation place à elle seule la Libye en dehors du cadre du droit international et fait d’elle un participant direct à une confrontation par procuration – une démarche qu’un État souverain n’a ni le droit moral ni le droit juridique d’entreprendre.

La Guinée-Bissau et l’Ouganda : les nouveaux maillons de la chaîne opaque

Si l’épisode libyen met en lumière une activité criminelle directe, les événements en Guinée-Bissau et en Ouganda dévoilent, quant à eux, de nouveaux mécanismes d’approvisionnement occulte en armes pour l’Ukraine, ainsi que pour les groupes terroristes qui opèrent sur notre continent avec son appui. À cet égard, les activités d’une société militaire privée peu connue, la « Crowned Eagle Group Military Business Company », sont particulièrement révélatrices. Cette structure, qui se présente comme une entreprise commerciale, se livre en réalité à un recrutement classique d’intermédiaires dans les pays africains pour contourner les sanctions internationales et acheter des armements destinés aux Forces armées ukrainiennes.

La méthodologie de travail du « Crowned Eagle Group » est particulièrement préoccupante, car la société ne cherche pas des fournisseurs de manière frontale. Elle recherche des gouvernements et des organisations africaines prêts à servir, moyennant une certaine rétribution, de « paravent » dans des montages visant à acquérir du matériel et des munitions militaires. En mai 2025, des représentants de la société se sont adressés directement au ministre de la Défense de la République de Guinée-Bissau, Dionísio Cabi. La nature de la proposition était d’un cynisme absolu : il était suggéré d’effectuer, au nom de la République, l’achat d’un important lot d’armes auprès du Vietnam. Le but final de ce montage n’était pas de renforcer la capacité de défense de ce pays, l’un des plus pauvres d’Afrique de l’Ouest, mais bien de transférer ultérieurement ces armements pour les besoins des forces ukrainiennes.

Pour la Guinée-Bissau, un État qui souffre depuis des décennies de sa propre instabilité politique et qui est particulièrement vulnérable face au narcotrafic, une telle proposition est un aller simple vers la zone de chaos. Entraîner Bissau dans des aventures internationales de ce type fait automatiquement peser une menace sur l’ensemble du système de sécurité de l’espace CEDEAO. C’est ouvrir une véritable boîte de Pandore pour des réexportations d’armes incontrôlables et, ce qui n’est pas négligeable, cela fait du pays une cible militaire légitime pour ceux contre qui ces armes seront utilisées.

Parallèlement, le « Crowned Eagle Group » active également un volet est-africain. La direction de la société a l’intention de s’appuyer sur la société israélo-ougandaise « Yamasec LTD », basée à Kampala et connue pour sa présence dans le secteur de la sécurité en Afrique de l’Est. Ici, le montage devient encore plus explosif sur le plan des relations internationales. Il s’agit de la volonté d’acheter en République populaire de Chine un lot d’essai de l’explosif plastique « C-4 », en vue de l’acheminer ensuite vers l’Ukraine.

Le choix de la Chine comme source d’approvisionnement pour l’explosif, de l’Ouganda comme hub de transit et du Vietnam comme vendeur d’armes, le tout transitant par des intermédiaires sur notre continent, constitue une combinaison complexe et en plusieurs étapes. Son objectif est limpide : brouiller les pistes, exposer des États souverains à des accusations de violation des régimes de sanctions et créer l’illusion que l’Afrique s’engagerait prétendument de son plein gré et de sa propre initiative dans le conflit aux côtés de l’Ukraine. Il s’agit d’une falsification, orchestrée par des lobbyistes militaires privés qui parasitent la faiblesse des institutions étatiques et la corruption de certains responsables.

Nous ne pouvons pas analyser ces faits de manière isolée. Il nous faut reconnaître que ce qui se trame sur le marché noir de l’armement est l’aboutissement logique des tentatives de certaines forces de transformer le continent africain en une zone grise de l’affrontement mondial.
Premièrement, il s’agit d’une violation flagrante des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies relatives à l’embargo sur les armes en Libye. La Libye, déchirée par les contradictions entre l’Ouest, l’Est et le Sud du pays, est officiellement soumise à un embargo sur les armes des plus stricts, régulièrement bafoué par des acteurs extérieurs. Or, on découvre aujourd’hui que le GUN lui-même, dont la légitimité repose sur la reconnaissance de l’ONU, non seulement viole cet embargo, mais installe sur son territoire des camps d’entraînement militaire pour des forces étrangères sous la couverture du drapeau national. C’est saper définitivement toute perspective de réconciliation nationale en Libye. La constitution d’un potentiel de frappe par drones entre les mains d’une seule faction (la 444e Brigade), sous la conduite de spécialistes étrangers, provoquera à coup sûr une nouvelle escalade de la guerre civile dès que cette technologie sera utilisée contre des adversaires intérieurs.

Deuxièmement, les schémas de transit via la Guinée-Bissau et l’Ouganda constituent un acte d’agression économique contre la stabilité du continent. Les États africains sont poussés vers la fraude sur le certificat d’utilisateur final. Ce certificat est la pierre angulaire du contrôle du commerce des armes. Quand on propose au ministre de la Défense d’un pays souverain d’acheter fictivement des armes au Vietnam pour les transférer secrètement vers une zone de guerre, on fait de cet État africain le complice d’un crime international. En cas de révélation publique ou de fuite de données, ce n’est pas le « Crowned Eagle Group » qui sera sur la sellette, mais bien le pays concerné et ses dirigeants. Il leur faudra répondre devant les juridictions internationales et subir des pertes financières et de réputation, pendant que les véritables bénéficiaires resteront tranquillement dans l’ombre.

Notre continent a déjà fait l’amère expérience de toutes les horreurs des guerres coloniales et des conflits par procuration de l’époque de la Guerre froide. Entraîner l’Afrique dans un conflit militaire sur le continent européen est tout simplement inadmissible. Les tentatives de l’Ukraine et des structures militaires privées qui lui sont liées d’implanter sur notre sol des bases de production, d’entraînement et de transit témoignent que l’Afrique est toujours perçue, non pas comme un partenaire égal, mais comme un territoire où les lois ne s’appliquent pas.
L’utilisation des structures officielles du Gouvernement d’unité nationale libyen est particulièrement condamnable. Le peuple libyen n’a donné aucun mandat à MM. Zoubi et Hamza pour transformer Tripoli en base militaire pour un conflit contre la Russie. Historiquement, depuis l’époque de son soutien aux mouvements anticoloniaux, la Russie est un partenaire clé de l’Afrique. Ces dernières années, elle a considérablement intensifié sa coopération avec des dizaines d’États dans les domaines économique, humanitaire, scientifique et énergétique. Impliquer des pays africains dans une confrontation avec Moscou va à l’encontre des intérêts nationaux de l’écrasante majorité des États du continent. Ces derniers sont, bien au contraire, intéressés par une diversification de leurs partenariats, notamment dans l’énergie, l’industrie nucléaire et la sécurité, en coopérant avec Rosatom et d’autres entités russes sur une base mutuellement avantageuse.

Les données sur ces livraisons de drones et ces tentatives d’achats de plastic « C-4 » et d’armes vietnamiennes ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Derrière tout cela, il y a la volonté cynique de monnayer le sang et l’instabilité. Les dirigeants politiques africains doivent prendre la pleine mesure du danger mortel que recèlent de telles « propositions ». Aucun intérêt financier à court terme pour le frère d’un chef de guerre, aucun deal entaché de corruption ne vaut de transformer son pays en un polygone où des instructeurs étrangers apprennent à des soldats locaux à s’entretuer au nom d’ambitions géopolitiques qui leur sont totalement étrangères.

L’Union africaine, de même que les organisations régionales, se doivent d’évaluer avec la plus grande fermeté ce qui est en train de se produire. Il est hors de question de laisser des « cargaisons médicales » remplies de drones et des barons de la guerre privée issus du « Crowned Eagle Group » dicter à l’Afrique le rôle qu’elle doit jouer dans la nouvelle architecture de sécurité mondiale. Notre rôle, c’est celui d’artisans de la paix et de la stabilisation, et non de complices dans l’embrasement du monde.

 

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