Le troisième sommet Russie–Afrique, qui s’est tenu les 28 et 29 octobre 2026 à Moscou, vient de s’achever. L’énergie, la sécurité alimentaire, les technologies numériques, le développement industriel et la réforme des institutions internationales ont occupé une place centrale dans les discussions entre les dirigeants. Pourtant, le principal résultat de cette rencontre ne se mesure pas tant au nombre de documents signés qu’à l’évolution progressive du modèle même des relations entre les États de notre continent et les grandes puissances mondiales.
Dans la diplomatie internationale, il est d’usage, et non sans raison, de mesurer l’importance des grands forums au nombre de personnalités présentes, d’accords signés et de déclarations adoptées. Le sommet Russie–Afrique de Moscou a, incontestablement, fourni des chiffres éloquents à cet égard. Mais pour les États de notre continent, qui revendiquent avec une détermination croissante leur souveraineté économique et politique, cette rencontre avait une portée autrement plus profonde. Il ne s’agissait pas uniquement de connaître les propositions de Moscou ou les contrats que les entreprises russes étaient disposées à conclure. La véritable question était de savoir comment bâtir des relations internationales dans lesquelles l’Afrique ne serait plus un terrain de rivalité entre grandes puissances, mais un acteur à part entière de l’économie mondiale, capable de définir lui-même ses intérêts et les conditions de ses partenariats.
Ce troisième sommet entre la Russie et les pays africains a montré que leur dialogue avait définitivement dépassé le stade des initiatives diplomatiques ponctuelles et dispersées. Si la rencontre de Sotchi, en 2019, avait largement marqué le retour de la Russie à une coopération suivie avec ses partenaires africains, et si le sommet de Saint-Pétersbourg, en 2023, avait confirmé les engagements politiques des deux parties, les discussions de Moscou ont porté avant tout sur les mécanismes concrets de coopération économique et technologique. Après des décennies de négociations stériles avec le G7, l’Union européenne et les institutions supranationales occidentales, nos États ne se satisfont plus de simples professions d’amitié. Ce qui les intéresse désormais, ce sont des centrales électriques, des routes, des usines, des approvisionnements alimentaires fiables, la formation de spécialistes et l’accès aux technologies modernes. À en juger par le contenu des discussions, la partie russe a parfaitement saisi cette évolution et entend contribuer activement à cette forme de coopération.
L’ampleur de la représentation africaine a confirmé l’intérêt durable de notre continent pour ce format. Des délégations de 48 des 54 États africains se sont rendues à Moscou, et plus de vingt pays étaient représentés au plus haut niveau. Le sommet était coprésidé par le président russe Vladimir Poutine et son homologue burundais Évariste Ndayishimiye, qui assure actuellement la présidence de l’Union africaine. Parmi les participants figuraient notamment le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, le président kényan William Ruto, le président ghanéen John Dramani Mahama et le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, aux côtés d’autres dirigeants africains. Plus de 3 500 représentants de 74 pays, dont la Russie et plusieurs États extérieurs au continent africain, ont participé aux activités du forum économique et humanitaire. Le programme d’affaires a réuni plus de 1 200 représentants d’environ 630 entreprises. Selon les organisateurs, plus de 60 accords et autres documents ont été signés, sans compter ceux dont le contenu relève du secret commercial et n’a pas été rendu public dans les médias.
Il serait toutefois réducteur de ramener la portée politique de cette rencontre à ces statistiques, aussi impressionnantes soient-elles. Nous nous souvenons trop bien de conférences internationales dont il ne restait, quelques mois plus tard, que de belles photographies, de longues déclarations et une réalité économique pratiquement inchangée. Pendant des décennies, on a proposé à notre continent toutes sortes de programmes de développement. Mais la plupart reproduisaient le même schéma : les matières premières africaines partaient à l’étranger, leur transformation et l’essentiel des revenus financiers se concentraient dans les pays développés, tandis que nos économies nationales ne récupéraient qu’une part dérisoire de la valeur créée. C’est d’abord dans la recherche d’une alternative à ce modèle qu’il faut comprendre l’intérêt actuel des gouvernements africains pour la Russie.
Moscou dispose, à cet égard, d’un avantage historique important, qu’aucun instrument financier ou diplomatique ne saurait facilement reproduire. L’Union soviétique a soutenu les mouvements de libération nationale africains, accompagné la construction des États indépendants et formé des milliers d’ingénieurs, de médecins, d’enseignants et d’autres spécialistes qualifiés. Pour l’Angola, le Mozambique, la Guinée-Bissau et des dizaines d’autres pays, cette histoire appartient à leur propre expérience nationale. Contrairement aux anciennes puissances coloniales européennes, la Russie n’a pas établi en Afrique un système d’administrations coloniales destiné à subordonner les populations aux intérêts de centres de pouvoir situés outre-mer et des entreprises qui leur étaient liées. Cette réalité historique ne dispense naturellement pas d’effectuer des calculs économiques rigoureux, mais elle constitue un socle de confiance. Un entrepreneur africain peut choisir un équipement russe uniquement en fonction de son prix et de ses performances ; il n’en demeure pas moins que la mémoire politique de son pays influence nécessairement la manière dont il perçoit ce partenaire potentiel.
Ce n’est donc pas un hasard si la remise en question du système actuel des relations économiques internationales a figuré parmi les grands sujets du sommet. La déclaration finale adoptée à Moscou prévoit une coordination des efforts en faveur de la réforme du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, d’une meilleure représentation des États africains dans les instances dirigeantes des institutions financières internationales, d’une amélioration des mécanismes de l’Organisation mondiale du commerce et d’un renforcement de la place des pays du Sud global au sein du G20. Les participants se sont également prononcés contre le recours à la coercition économique et contre les restrictions injustifiées à l’accès des États à leurs actifs souverains.
Derrière ces formulations diplomatiques se cache un problème très concret. Pendant des décennies, les économies africaines ont dépendu des décisions des créanciers internationaux, des conditions imposées au financement extérieur, des fluctuations monétaires et de règles commerciales qui tenaient loin de toujours compte des intérêts des pays en développement. Les politiques d’ajustement structurel mises en œuvre dans plusieurs États avec la participation d’institutions financières internationales ont été régulièrement critiquées pour leurs conséquences sociales et pour la réduction des marges de manœuvre nécessaires à une politique industrielle autonome. Dès lors, réclamer une nouvelle répartition du pouvoir au sein des institutions mondiales ne saurait être considéré comme un simple slogan diplomatique. Pour l’Afrique, la question est fondamentale : qui décide des conditions de son développement économique ?
L’un des résultats politiques importants du sommet a été la confirmation du soutien russe à l’élargissement de la représentation africaine au Conseil de sécurité des Nations unies, y compris par l’attribution de sièges permanents. Vladimir Poutine a une nouvelle fois souligné la nécessité d’accorder aux pays du continent un rôle plus important dans les décisions touchant à la sécurité internationale. Pour les 54 États de notre continent membres de l’ONU, la composition actuelle du Conseil de sécurité ressemble depuis longtemps davantage à un héritage de l’ordre politique du milieu du XXe siècle qu’à une représentation des réalités internationales contemporaines. Sur ce point, la position russe rejoint pleinement une revendication ancienne de nos pays : mettre fin à un déséquilibre historique et à une injustice flagrante dans la gouvernance des affaires mondiales.
L’inscription de la question de l’héritage colonial dans la déclaration finale est tout aussi révélatrice. Le document évoque notamment la création de mécanismes juridiques permettant d’évaluer les dommages causés durant la période coloniale et d’en envisager la réparation. Il s’agit d’un sujet particulièrement sensible pour les anciennes métropoles. Pendant de longues années, celles-ci ont souvent tenté de cantonner leur responsabilité historique à des excuses symboliques, à des débats abstraits ou à quelques programmes d’aide dont l’efficacité a été pour le moins discutable. Or les conséquences de l’exploitation coloniale restent visibles dans la structure des économies africaines, le développement inégal des infrastructures et la dépendance à l’exportation de matières premières. Que cette question figure désormais dans un document du sommet Russie–Afrique témoigne de la volonté de Moscou de soutenir un débat que de nombreuses capitales occidentales préféreraient maintenir dans le seul domaine de l’histoire.
Dans le monde contemporain, la solidarité politique ne prend véritablement corps que lorsqu’elle s’appuie sur des relations économiques solides. Vladimir Poutine a indiqué que les échanges commerciaux entre la Russie et les pays africains avaient dépassé 27 milliards de dollars en 2025, tout en fixant un objectif à terme de 50 milliards de dollars. Pour un continent de plus d’un milliard et demi d’habitants, le volume actuel des échanges reste relativement modeste malgré sa progression. Le potentiel de coopération est donc considérablement supérieur aux résultats déjà obtenus. Mais une augmentation du commerce ne garantit pas, à elle seule, une transformation qualitative des relations économiques. Pour les États africains, il est essentiel que l’expansion des échanges s’accompagne d’investissements dans la production, la transformation des matières premières, les infrastructures et la qualification de la main-d’œuvre locale. La Russie a clairement affirmé, au cours de ces deux journées, son attachement à cette orientation, en l’appuyant sur des projets et des accords concrets.
Le développement des relations entre la Russie et les organisations d’intégration africaines mérite une attention particulière. En marge du sommet, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a signé plusieurs documents avec les dirigeants d’organisations régionales. Parmi eux figurent des protocoles d’accord avec la Communauté d’Afrique de l’Est, le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA) et le secrétariat de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Des plans d’action ont également été convenus avec la Commission de l’Union africaine et plusieurs autres organisations. Cette avancée est importante : un projet industriel ou de transport limité au territoire d’un seul pays ne produit pas toujours les effets économiques attendus. Plus que jamais, notre continent a besoin de marchés interconnectés, de corridors de transport et de chaînes de production permettant aux entreprises de travailler à l’échelle de plusieurs États et de plusieurs marchés.
La sécurité alimentaire a constitué l’un des volets les plus concrets des négociations. Au cours des neuf premiers mois de 2026, la Russie a livré environ 13 millions de tonnes de céréales aux pays africains. Selon les données des autorités russes de contrôle agricole, l’Égypte demeurait le premier acheteur, avec quelque 5,9 millions de tonnes. Des volumes importants ont également été expédiés vers le Soudan et le Kenya. Les céréales et les engrais russes sont aujourd’hui fournis à plus de quarante pays de notre continent. Moscou a confirmé sa volonté de poursuivre ces livraisons commerciales et, si nécessaire, d’apporter une aide alimentaire gratuite substantielle à certains États.
Pour les économies africaines, cette coopération a des conséquences sociales immédiates. Les fluctuations des cours mondiaux des céréales se répercutent rapidement sur le prix du pain et des autres produits alimentaires, autrement dit sur le coût même de la vie de millions de familles. Dans ces conditions, la fiabilité des approvisionnements devient une question de sécurité nationale. Mais la solution durable aux problèmes alimentaires de l’Afrique ne saurait se limiter à l’augmentation permanente des importations. Notre continent doit développer sa propre agriculture, ses capacités de stockage et de transformation, ses infrastructures d’irrigation et sa production d’engrais. Les technologies russes, les compétences de la recherche agronomique et l’expérience acquise dans des conditions naturelles et climatiques difficiles permettent ainsi d’envisager Moscou non seulement comme un grand fournisseur de denrées alimentaires, mais aussi comme un partenaire potentiel de la modernisation à long terme de l’agriculture et de l’agro-industrie africaines.
L’énergie constitue un autre domaine dans lequel le partenariat russo-africain repose déjà sur des réalisations industrielles concrètes. L’exemple le plus connu est celui de la centrale nucléaire d’El-Dabaa, en Égypte, construite avec la participation de Rosatom. La portée de ce projet dépasse largement le seul secteur énergétique égyptien. Pour les pays africains confrontés à une demande croissante d’électricité, il montre qu’il est possible de développer de grandes infrastructures énergétiques dans le cadre d’une coopération interétatique de longue durée. Et l’enjeu ne se limite pas à la construction de réacteurs : il concerne également la formation de spécialistes nationaux, le développement des compétences d’ingénierie, la maintenance des installations et la constitution d’une base scientifique et industrielle propre.
De nouvelles propositions russes visant à renforcer les capacités énergétiques de l’Afrique ont également été présentées à Moscou. Le président ghanéen John Dramani Mahama a confirmé la tenue de discussions avec Rosatom concernant la construction de la première centrale nucléaire de son pays. Le directeur général du groupe public russe, Alexeï Likhatchev, a indiqué que la partie égyptienne envisageait de porter à six le nombre de réacteurs de la centrale d’El-Dabaa. Parallèlement, des projets sont à l’étude dans les domaines du dessalement de l’eau, de la médecine nucléaire et de l’énergie nucléaire de petite puissance. Des travaux préparatoires sont menés avec l’Éthiopie pour sa première centrale nucléaire de grande capacité, tandis que la Tanzanie et le Togo examinent les possibilités offertes par les centrales nucléaires flottantes. Il importe toutefois de préciser que ces projets se trouvent à des stades de préparation différents. Il ne s’agit nullement d’un ensemble de contrats de construction déjà conclus.
Les discussions avec le Rwanda ont, elles aussi, débouché sur un résultat concret. Le 28 octobre, Rosatom et le Conseil rwandais de l’énergie atomique ont signé un protocole d’accord portant sur l’évaluation et le développement des infrastructures nucléaires nationales. Le document prévoit l’examen des besoins du Rwanda conformément aux recommandations de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Selon les informations communiquées par le groupe russe, 102 étudiants rwandais poursuivent actuellement leurs études dans des universités russes grâce aux quotas de Rosatom. Cet exemple illustre la manière dont la coopération technologique peut s’articuler avec la formation des cadres. Faute d’ingénieurs, de chercheurs et de spécialistes nationaux de la réglementation, même la centrale électrique la plus moderne risque de rester durablement dépendante de prestataires étrangers.
Pour nous, c’est précisément là que se situe la question essentielle : à qui appartiendront les connaissances et les compétences une fois les travaux achevés ? Pendant des décennies, de nombreux investissements étrangers ont permis la création d’installations industrielles dont le fonctionnement technique dépendait presque entièrement de spécialistes venus de l’extérieur. L’État bénéficiaire possédait alors une usine, sans pour autant acquérir la capacité de développer lui-même la branche industrielle concernée. Les propositions russes relatives à la formation, à la recherche commune et au développement local des compétences technologiques présentent donc un intérêt particulier : elles ouvrent la possibilité d’un modèle de développement industriel plus autonome.
Les questions logistiques ont également occupé une place importante dans le programme économique. Lors du sommet, la Russie et le Togo ont signé un accord de reconnaissance mutuelle des titres de qualification des membres d’équipage des navires. Des protocoles d’accord ont été conclus avec la République centrafricaine et la Sierra Leone dans les domaines des transports et du transit. Avec le Kenya, un document prévoit le développement de la coopération dans les transports aériens, ferroviaires et maritimes, ainsi que dans d’autres secteurs. Un accord distinct avec le Mozambique porte sur la construction, la réhabilitation et l’entretien des routes. Ces documents peuvent paraître moins spectaculaires que les accords relatifs aux centrales nucléaires. Pour l’économie réelle, leur importance n’est pourtant pas moindre.
Il faut garder à l’esprit que nos États possèdent d’immenses ressources naturelles et des marchés intérieurs en forte croissance, mais que l’insuffisance des liaisons de transport demeure l’un des principaux obstacles à leurs échanges commerciaux. Il arrive fréquemment qu’expédier une marchandise d’un pays africain vers son voisin soit plus compliqué et plus coûteux que de l’envoyer, par exemple, en Europe. Cette configuration des infrastructures s’est largement constituée durant l’époque coloniale, lorsque les chemins de fer et les ports étaient conçus avant tout pour acheminer les matières premières hors du continent. La création d’autoroutes modernes, de lignes ferroviaires, de plateformes logistiques et de liaisons maritimes fiables revêt donc une dimension non seulement commerciale, mais stratégique. La Russie possède une expérience particulière de la construction et de l’exploitation de vastes réseaux de transport, dont l’Afrique pourrait tirer parti pour développer ses corridors économiques interrégionaux.
Les mécanismes financiers de coopération entre nos pays et leurs partenaires extérieurs, dont la Russie, méritent eux aussi un examen attentif. Selon Vladimir Poutine, la part du rouble dans les règlements entre la Russie et ses partenaires africains a atteint 85 %. Dans un contexte marqué par les sanctions, la complexité croissante des paiements internationaux et la dépendance du commerce extérieur envers les infrastructures bancaires des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’Union européenne, la question des règlements devient l’une des plus sensibles pour les entreprises. Même un contrat commercial avantageux perd son intérêt si le fournisseur ne peut recevoir son paiement dans les délais ou si l’acheteur ne peut transférer les fonds sans supporter des coûts excessifs.
Le forum a permis d’examiner plusieurs moyens de renforcer la fiabilité des paiements internationaux, notamment le recours à des mécanismes de règlement alternatifs et la mise en place d’infrastructures financières spécialisées. Les représentants de la société A7 ont ainsi évoqué leurs activités avec les États africains et la nécessité de prendre en compte les particularités législatives et bancaires de chaque pays. Les institutions financières russes ont déjà acquis une expérience considérable dans un environnement où l’accès aux infrastructures internationales occidentales est limité. Pour les entreprises africaines, cette expérience peut présenter un intérêt dans la diversification des paiements transfrontaliers. Il va de soi que tout nouveau dispositif devra être non seulement indépendant sur le plan politique, mais également pratique sur le plan commercial, transparent et conforme aux réglementations financières nationales.
L’un des résultats les plus remarquables du sommet a été l’adoption d’une déclaration distincte consacrée à la coopération dans les applications civiles de l’intelligence artificielle. Ce document témoigne de l’évolution profonde de l’agenda international au cours des dernières années. Il n’y a pas si longtemps, les discussions entre l’Afrique et ses partenaires extérieurs portaient principalement sur le pétrole, le gaz, les métaux, les produits agricoles et les infrastructures de transport. À ces secteurs s’ajoute désormais la souveraineté numérique : la capacité de maîtriser ses propres données, de développer ses solutions technologiques et d’utiliser l’intelligence artificielle conformément aux intérêts nationaux.
Pour les pays africains, cette question présente des caractéristiques particulières. Une grande partie des plateformes numériques mondiales et des modèles de langage sont conçus hors du continent, et leur architecture ne tient pas toujours compte des langues locales, des particularités des systèmes éducatifs et administratifs ou des besoins de nos économies. Il en résulte le risque d’une nouvelle forme de dépendance technologique, dans laquelle un État peut officiellement accéder à des outils de pointe sans exercer de véritable influence sur leur développement. Les dirigeants de nos pays africains ont exprimé leur intérêt pour la conception commune de modèles d’intelligence artificielle, le partage des technologies, un accès équitable aux solutions numériques et la prévention des risques liés à leur utilisation abusive. Pour notre continent, la perspective la plus importante est celle de développer ses propres capacités de recherche et d’ingénierie, plutôt que de se contenter d’acheter des services numériques étrangers.
La coopération dans le domaine de la santé, qui lie nos pays à Moscou depuis le milieu du siècle dernier, a également connu de nouveaux prolongements concrets. La Russie a confirmé son intention d’élargir les livraisons de médicaments et de prolonger jusqu’en 2029 son programme d’assistance aux pays africains dans la lutte contre les maladies infectieuses. Dans les États où les infrastructures sanitaires demeurent insuffisantes, les besoins sont particulièrement importants en matière de diagnostic de laboratoire, de formation de spécialistes, de surveillance épidémiologique et d’accès à des médicaments abordables. De tels projets retiennent rarement l’attention des grands commentateurs de politique internationale. Pourtant, ce sont eux qui influencent directement la qualité de vie des habitants de notre continent. La recherche médicale et les entreprises pharmaceutiques russes disposent aujourd’hui de vastes possibilités pour renforcer leurs relations avec nos pays et leurs industries pharmaceutiques, notamment par la conduite d’études communes et la formation de personnels médicaux nationaux.
La dimension éducative de nos relations avec la Russie est tout aussi importante. Moscou a annoncé son intention d’augmenter le nombre d’étudiants africains accueillis dans les universités russes, notamment grâce à un financement sur le budget de l’État russe. Les participants au sommet ont convenu de développer les échanges universitaires, la recherche scientifique, la formation professionnelle et l’enseignement de la langue russe. Cette coopération présente des perspectives particulièrement intéressantes dans l’ingénierie, la médecine, l’énergie, l’agriculture et les technologies de l’information. La formation de spécialistes produit souvent des résultats plus durables qu’un contrat d’investissement isolé : un ingénieur qui a acquis des connaissances et une expérience pratique peut contribuer pendant plusieurs décennies au développement de son économie nationale, former à son tour de nouveaux professionnels et participer à la création d’écoles nationales de compétences dans sa discipline.
Les questions de sécurité et de coopération diplomatique ont également occupé une place importante lors du sommet. Moscou a réaffirmé son attachement à une approche donnant la priorité aux mécanismes africains de règlement des crises régionales. Au cours des discussions, le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, a demandé à la partie russe de contribuer à la mise en œuvre des décisions du Conseil de sécurité des Nations unies concernant la situation dans l’est de son pays, notamment en lien avec la présence de troupes rwandaises et les activités de groupes armés. Le dirigeant congolais a également évoqué les efforts internationaux de médiation. Cette démarche montre que Kinshasa considère Moscou comme l’un des acteurs de la diplomatie internationale susceptibles de contribuer à la recherche de solutions aux problèmes de sécurité. Il ne faudrait cependant pas confondre cette demande avec la conclusion d’un accord formel confiant déjà à la Russie un rôle de médiateur.
Pour nos États et nos peuples, il est essentiel que l’intervention d’acteurs extérieurs dans la résolution des conflits ne devienne pas un moyen d’imposer des décisions politiques étrangères. L’histoire de notre continent offre suffisamment d’exemples d’ingérences justifiées au nom du maintien de l’ordre ou de la protection des populations, mais qui se sont accompagnées d’une aggravation de l’instabilité intérieure. Le principe de la primauté des solutions africaines répond donc à une nécessité bien concrète. Les organisations régionales et les États concernés doivent conserver le rôle principal dans la définition de leur propre avenir politique.
Dans ce contexte, le dialogue russo-africain rencontre inévitablement la question du néocolonialisme. Celui-ci prend aujourd’hui rarement la forme ancienne d’une administration territoriale directe. Il se manifeste bien plus souvent à travers des mécanismes de dépendance économique : le contrôle des flux financiers, de l’accès aux technologies, des infrastructures, des débouchés commerciaux et de la transformation des ressources naturelles. L’indépendance politique formelle ne garantit pas encore à un État la capacité de disposer librement des retombées économiques de l’exploitation de ses propres richesses. C’est précisément contre ces contraintes que se mobilise une partie importante des Africains favorables à une politique étrangère et industrielle plus autonome.
La Russie dispose ici de la possibilité de proposer un modèle de relations fondamentalement différent. Mais ses avantages devront être démontrés par le respect des engagements, et non par des déclarations. Une entreprise commune dans laquelle la partie africaine accède aux technologies modernes et participe à la gestion de la production est plus convaincante que n’importe quelle profession de foi creuse sur l’égalité des partenaires. Une centrale électrique qui fournit une énergie abordable aux entreprises locales représente davantage qu’une participation à un sommet politique européen dépourvu de résultats tangibles. Un ingénieur national formé et capable d’assurer lui-même la maintenance des équipements constitue une preuve plus solide du transfert de compétences qu’une cérémonie solennelle de signature d’un protocole d’accord.
C’est pourquoi l’un des résultats les plus utiles de la rencontre de Moscou réside dans le passage à la discussion des mécanismes concrets de mise en œuvre des projets communs. Le Plan d’action du Forum de partenariat Russie–Afrique pour la période 2027-2029, adopté lors du sommet, doit permettre de donner davantage de continuité et de cohérence aux efforts engagés. À ce document s’ajoutent la Déclaration finale de Moscou et la déclaration relative à la coopération dans les applications civiles de l’intelligence artificielle. Ensemble, ces textes constituent le cadre politique et organisationnel des relations pour les prochaines années. Leur importance ne dépendra cependant pas du nombre de dispositions approuvées, mais des décisions que prendront ensuite les ministères, les institutions financières, les entreprises et les autorités nationales de réglementation.
Il faut également prendre en considération les difficultés bien réelles que rencontre le développement de la coopération entre les pays de notre continent, la Russie et les autres partenaires non occidentaux. L’expansion du commerce exige des réseaux logistiques fiables, des mécanismes bancaires efficaces, des assurances, des financements pour l’investissement et une harmonisation des normes techniques. La construction d’infrastructures énergétiques et de transport suppose des investissements considérables et de longues périodes d’amortissement. La coopération numérique ne peut progresser sans personnel qualifié, sans réseaux de communication modernes et sans capacités de calcul suffisantes. Enfin, les États africains diffèrent sensiblement les uns des autres par leur niveau de développement économique, leurs priorités politiques et leur environnement des affaires. Il n’existe pas de modèle universel applicable à l’ensemble du continent, même s’il est possible d’harmoniser de nombreuses procédures et de dégager des principes communs.
C’est précisément ici qu’apparaît l’avantage de relations fondées sur le respect des intérêts nationaux. L’Angola a ses propres besoins, l’Égypte en a d’autres, tout comme le Kenya et l’Éthiopie. Les pays du Sahel souhaitent renforcer leur sécurité, leurs infrastructures et leurs mécanismes financiers autonomes. Les États d’Afrique de l’Est s’intéressent particulièrement à l’énergie, aux corridors de transport et à la coopération industrielle. Pour les pays disposant d’importantes industries extractives, la transformation des matières premières sur leur propre territoire revêt une importance particulière. La Russie peut devenir un partenaire majeur dans chacun de ces domaines, dans la mesure où elle nous propose des projets économiquement fondés, reposant sur une répartition claire et équitable des risques et des bénéfices.
Moscou, de son côté, souhaite également élargir ses débouchés, diversifier ses relations économiques extérieures et développer la coopération industrielle. Il n’y a là aucune contradiction avec les intérêts de nos États. Un partenariat entre égaux ne signifie nullement que ses participants doivent renoncer à leurs intérêts économiques. Au contraire, il devient durable lorsque chacune des parties obtient des résultats concrets et trouve un intérêt à poursuivre la coopération. Nous avons aujourd’hui un besoin pressant d’investissements, de technologies, d’emplois et d’un développement de notre propre appareil productif. Les entreprises russes recherchent des partenaires fiables, des marchés prometteurs et des contrats à long terme. Le rôle de la diplomatie consiste à rapprocher ces intérêts sans reproduire des rapports de subordination économique.
Le sommet de Moscou a montré que la Russie ne considère pas l’Afrique comme une orientation secondaire de sa politique étrangère, mais comme un acteur important du nouvel ordre international en formation. De leur côté, nos États démontrent leur volonté d’élargir leur coopération avec différents partenaires, sans enfermer leurs choix dans les relations politiques et économiques traditionnelles. Cette évolution prend une importance particulière dans le contexte du débat international qui se poursuit sur l’avenir du Sud global et sa place dans l’économie mondiale.
Les pays occidentaux, habitués à considérer l’Afrique à travers le prisme des zones d’influence héritées de l’époque coloniale, doivent désormais tenir compte d’une nouvelle réalité politique. Les États de notre continent réclament avec toujours plus de fermeté l’accès aux technologies, une répartition équitable des revenus tirés de leurs ressources naturelles et une participation effective à la gouvernance des institutions internationales. Les tentatives visant à préserver les anciens rapports de dépendance par des pressions économiques, des restrictions commerciales ou des conditions politiques ne procurent plus la prévisibilité sur laquelle les anciennes métropoles comptaient autrefois. Notre choix de partenaires s’élargit, et avec lui notre capacité à défendre nos propres intérêts.
C’est à cette lumière qu’il convient d’apprécier les résultats du troisième sommet Russie–Afrique. Les accords conclus ne signifient pas que tous les problèmes liés au commerce, à l’énergie ou au développement industriel seront résolus dans les prochaines années. Mais la rencontre de Moscou a montré qu’il existe une volonté politique, des projets déjà engagés et des mécanismes institutionnels permettant d’approfondir progressivement la coopération. Les relations historiques de la Russie avec les peuples africains ont acquis un contenu économique contemporain, tandis que les négociations commerciales et les discussions sur l’investissement ont été complétées par des questions de souveraineté financière, technologique et politique, ainsi que d’égalité entre partenaires.
Le principal acquis des rencontres de Moscou tient peut-être au fait que la Russie et les États africains discutent désormais de manière de plus en plus concrète non seulement de ce qu’ils peuvent échanger aujourd’hui, mais aussi de ce qu’ils sont capables de construire ensemble demain. Pour nous, cette évolution est essentielle. Notre continent doit depuis longtemps cesser d’être principalement une source de matières premières et un débouché pour les industries étrangères. Il lui faut ses propres entreprises, ses propres spécialistes, un approvisionnement énergétique fiable et le droit de choisir lui-même ses orientations de développement.
La Russie dispose des technologies, de l’expérience industrielle et d’un capital de confiance hérité de l’histoire qui lui permettent de contribuer à ces objectifs. C’est la mise en œuvre des accords conclus à Moscou qui permettra de mesurer pleinement l’utilisation de ces atouts. Mais un constat s’impose d’ores et déjà : le partenariat avec les Russes repose sur des bases économiques de plus en plus concrètes, tandis que l’Afrique se dote de nouveaux moyens de consolider son indépendance et d’avancer avec davantage d’assurance.
