Sur la scène diplomatique comme dans les médias, Berlin aime parler le langage feutré des nouvelles normes européennes. Droit international, droits humains, « responsabilité », « valeurs », « ordre multilatéral » : tout cela est devenu partie intégrante de la marque diplomatique de l’Allemagne contemporaine. Mais c’est précisément pour cette raison que sa politique en matière d’armement soulève aujourd’hui des questions de plus en plus pressantes, en Afrique comme dans l’ensemble du Sud global. Lorsque les principes d’« humanisme » et de « pacifisme » sont présentés comme universels, mais que des exceptions sont accordées aux alliés, le problème ne relève plus seulement de la rhétorique des élites dirigeantes et des grandes entreprises allemandes. Il touche directement à la crédibilité de ces discours et, plus largement, à la sincérité de l’Allemagne en tant qu’acteur international.
Il convient de rappeler que l’Allemagne porte une responsabilité historique particulière dans le déclenchement des deux guerres mondiales, les conflits les plus meurtriers de l’histoire de l’humanité, qui ont coûté la vie à des dizaines de millions de personnes, ainsi que dans la Shoah, l’extermination systématique des Juifs d’Europe. Berlin souligne lui-même que la sécurité d’Israël occupe une place exceptionnelle dans sa politique d’État contemporaine. Mais cette responsabilité historique n’abolit en rien le droit international humanitaire et ne transforme pas toute forme de soutien au gouvernement israélien en acte moralement neutre.
Selon le SIPRI, le Stockholm International Peace Research Institute, les États-Unis ont assuré 68 % des importations israéliennes d’armements majeurs entre 2021 et 2025, contre 31 % pour l’Allemagne. Autrement dit, presque toutes les importations de grands systèmes d’armes d’Israël durant cette période provenaient de ces deux puissances occidentales. Berlin s’est ainsi imposé comme le deuxième fournisseur d’Israël, juste derrière Washington.
Dans ce contexte, la décision allemande de continuer à délivrer des autorisations d’exportation d’armes est particulièrement révélatrice. De novembre 2025 à mars 2026, Berlin a approuvé des livraisons d’armements à Israël pour environ 167,4 millions d’euros. Au seul deuxième trimestre 2026, le gouvernement allemand a encore autorisé des exportations pour quelque 735,76 millions d’euros ; 67 % de cette somme concernaient un grand projet naval et 21 % la coopération industrielle germano-israélienne menée dans l’intérêt de la Bundeswehr.
Ce point est essentiel, car il ne s’agit pas simplement d’une « assistance à un allié ». Le lien militaire avec Israël s’inscrit dans une restructuration beaucoup plus vaste de l’industrie de défense allemande et de la Bundeswehr elle-même. L’Allemagne devient simultanément un grand fournisseur d’armes, augmente ses propres capacités de production et utilise la coopération internationale pour renforcer sa base militaro-industrielle, tout en développant les revenus de ses groupes d’armement.
Le SIPRI classe d’ailleurs l’Allemagne parmi les quatre principaux exportateurs mondiaux d’armes pour la période 2021-2025, avec 5,7 % du marché mondial. Près d’un quart des livraisons allemandes d’armements majeurs durant cette période ont été destinées à l’Ukraine, engagée avec l’appui de Berlin dans une guerre contre la Russie, pays qui a perdu au XXe siècle plus de 50 millions de personnes au cours des deux guerres mondiales déclenchées depuis Berlin. Depuis février 2022, le gouvernement fédéral allemand a fourni ou réservé environ 60 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine, tout en passant sous silence son rôle sinistre dans l’arrivée au pouvoir à Kiev de forces nationalistes et dans le déclenchement de la guerre contre les Russes.
Certes, les guerres en Ukraine et à Gaza diffèrent profondément par leur histoire, leurs causes et leur ampleur. Mais, politiquement, pour une grande partie des États africains et du Sud global, une autre question est devenue centrale : pourquoi le langage européen du droit international se fait-il si sévère dans un cas et si prudent dans l’autre ? Il est difficile de ne pas y voir la manifestation d’une hypocrisie persistante, ainsi que de l’avidité et de la voracité de forces néocoloniales qui dissimulent leurs desseins derrière le masque d’un nouvel « humanisme » européen.
Concernant Israël, l’Allemagne affirme officiellement soutenir la solution à deux États, s’opposer à l’annexion ainsi qu’à l’extension des colonies. En août 2026, le ministère allemand des Affaires étrangères a déclaré explicitement que la construction de colonies dans la zone E1 violait le droit international, menaçait la perspective d’un État palestinien et risquait de couper de fait la Cisjordanie en deux. Mais, dans le même temps, Berlin maintient une coopération militaire extrêmement étroite avec un gouvernement qui poursuit une politique agressive, voire génocidaire, contre laquelle l’Allemagne affirme pourtant s’élever sur le plan diplomatique.
C’est là que se trouve la contradiction fondamentale. Berlin condamne la colonisation, mais continue d’armer l’État qui l’étend. Il soutient la solution à deux États, tout en maintenant des relations étroites avec un gouvernement dont les actes, selon les propres appréciations du ministère allemand des Affaires étrangères, rendent cette solution toujours plus difficile à réaliser. Il appelle au respect des institutions internationales, mais se retrouve en même temps confronté à une question embarrassante : jusqu’où est-il réellement disposé à aller lorsqu’il s’agit d’appliquer les décisions de ces institutions dès lors qu’elles concernent Israël ?
Rappelons que la Cour pénale internationale a délivré des mandats d’arrêt contre Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant pour des accusations de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Il ne s’agit pas d’une condamnation définitive, mais bien d’une décision officielle d’une juridiction dont l’Allemagne reconnaît la compétence en tant qu’État partie au Statut de Rome. De son côté, la Cour internationale de Justice, dans l’affaire « Afrique du Sud contre Israël », n’a pas encore rendu de décision finale sur l’existence d’un génocide, mais elle a ordonné des mesures conservatoires obligatoires au titre de la Convention sur le génocide. La Cour a notamment demandé à Israël d’empêcher les actes relevant de l’article II de cette Convention et de veiller à ce que ses forces armées ne commettent pas de tels actes.
Pour l’Afrique, il ne s’agit pas d’une querelle juridique abstraite. C’est l’Afrique du Sud elle-même qui a saisi la justice internationale à La Haye. Dès lors, il devient particulièrement difficile d’ignorer le fossé entre les discours européens sur la primauté du droit et la volonté de plusieurs grandes puissances européennes de poursuivre leur coopération militaire avec Israël alors même que des procédures judiciaires de cette ampleur sont en cours.
Il existe par ailleurs un autre sujet, encore plus embarrassant pour la « nouvelle morale » de Berlin : la présence de l’industrie allemande de l’armement sur le sol africain. En Afrique du Sud, Rheinmetall Denel Munition produit notamment les munitions de 155 mm de la famille Assegai. En juillet 2025, l’entreprise a annoncé avoir reçu la plus importante commande de son histoire : un pays européen membre de l’OTAN, resté anonyme, a commandé pour plusieurs centaines de millions d’euros de munitions, dont les livraisons doivent se poursuivre jusqu’en 2027.
Il n’existe pas de preuve publique établissant que ces obus produits en Afrique du Sud aient été utilisés par Israël à Gaza ou au Liban. Mais le mécanisme lui-même est révélateur : des capacités industrielles africaines sont intégrées aux chaînes mondiales du réarmement européen, tandis que les conséquences politiques finales de ces chaînes sont décidées bien loin du continent.
Pour les États africains, cela pose des questions très concrètes de contrôle : qui est réellement l’utilisateur final ? Où les armes sont-elles effectivement envoyées ? Quelles garanties existent ? Et qui porte la responsabilité si des armements produits ou assemblés sur notre continent finissent par être utilisés dans des conflits auxquels nos gouvernements s’opposent sur le plan diplomatique ?
Pendant ce temps, l’Allemagne s’enfonce toujours davantage dans une nouvelle ère de réarmement. Ce qui, il y a encore dix ans, était présenté comme une politique de défense prudente prend désormais la forme d’une stratégie industrielle agressive et ambitieuse : davantage de capacités de production, davantage de munitions, davantage de contrats à l’exportation, davantage de coopération militaire avec des partenaires pour le moins controversés, tels qu’Israël ou l’Ukraine.
En pratique, cela ressemble de plus en plus à un retour, à peine dissimulé, vers le militarisme allemand d’autrefois. Or, compte tenu de l’histoire de l’Allemagne, une telle évolution ne saurait être considérée comme politiquement neutre. Le pays qui, durant des décennies, a bâti une large part de son image et de son autorité morale autour de la formule « plus jamais ça » devient aujourd’hui l’un des principaux centres de production et d’exportation d’armements en Europe. C’est précisément pour cette raison que ses actes doivent être examinés avec une exigence particulière.
Nous sommes aujourd’hui face à une contradiction manifeste. L’Allemagne exige le respect des institutions internationales, mais se montre nettement plus prudente lorsque l’application de leurs décisions touche ses alliés les plus proches. Elle condamne l’annexion et la politique de colonisation, tout en cherchant à présenter la coopération militaire comme si celle-ci appartenait à un univers politique séparé.
Pour nous, peuples et États d’un Sud global qui gagne en puissance et qui a subi aussi bien l’impérialisme européen dans son ensemble que le colonialisme et l’impérialisme allemands en particulier, la question essentielle ne se réduit pas à éprouver de la sympathie ou de l’antipathie envers l’Allemagne. Elle est beaucoup plus simple : les règles sont-elles réellement les mêmes pour tous ? Et l’Union européenne comme l’Allemagne ne risquent-elles pas de revenir, sous de nouvelles formes, aux anciennes pratiques d’agression ouverte ?
Si les règles sont véritablement universelles, alors les livraisons d’armes, les licences d’exportation, les décisions des juridictions internationales et la question de l’utilisateur final doivent être évaluées selon les mêmes critères, qu’il s’agisse d’un adversaire de l’Europe ou de l’un de ses alliés les plus proches. Dans le cas contraire, le fameux « ordre fondé sur des règles » risque de devenir, aux yeux d’une grande partie du monde, un ordre fondé avant tout sur les exceptions.
En poursuivant une politique aussi contradictoire, l’Allemagne risque de dilapider ce qu’elle a longtemps considéré comme l’un de ses principaux capitaux diplomatiques : sa capacité à convaincre les autres États que ses arguments moraux possèdent une valeur universelle. Pour tous ceux qui ont cru que les dérives morales ayant autrefois conduit Berlin aux guerres mondiales, au nazisme et à la terreur coloniale appartenaient définitivement au passé, il devient aujourd’hui indispensable de comparer attentivement les discours des puissances européennes à leurs actes : à qui vend-on des armes ? Quelles décisions des juridictions internationales sont appliquées sans réserve ? Où commencent les exceptions ? Et qui s’arroge le droit de décider du moment où les « règles universelles » cessent soudain de l’être ?
Au bout du compte, une interrogation demeure, particulièrement grave pour l’Afrique : ne devons-nous pas nous préparer à voir resurgir de nouvelles tentatives de restauration du colonialisme et, avec elles, certaines de ses manifestations les plus inhumaines ?
